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Anthropologie comparative du Sahel occidental musulman

Séance du 7 décembre 2016, 15h à 17h
IMAF / Site Raspail, salle de réunion, 2e étage, 96 bd Raspail 75006 Paris

- Jean Schmitz, IRD-IMAF
Que nous enseigne la sociologie des violences contemporaines (attentats, Mali…) sur les imamats et jihâds d’Afrique de l’Ouest (XVIIIe -XIXe siècles) et réciproquement

Résumé :
Les attentats commis en France en 2015 comme les violences de Boko Haram au Nigeria (Bornu) valident les outils sociologiques élaborés par Marc Sageman (2004, 2008, 2016), pour comprendre ceux du 11 septembre 2001, comme ceux de Madrid 2004 (Atran 2010 ; Roy 2016). Partant de l’analyse de réseaux sociaux (SNA), il montre que la formation du petit groupe d’amis, d’une « bande de potes » (bunch of guys) partageant une même déshérence sociale préexiste à l’affiliation au jihâd. C’est le cas pour la « petite bande de Molenbeek » et la « bande de copains » de Strasbourg partis en Syrie, impliquées dans les attentats du 13 novembre 2015. On retrouve la même prégnance des réseaux d’amitiés au Nigeria : les jeunes de Boko Haram s’appellent entre eux « frères enfants d’une même mère » ou « enfants du maître » (Higazi 2015).

Deux siècles auparavant en Afrique de l’Ouest, le croisement des liens d’amitié, de maître coranique à disciple et de parenté par les femmes (Schmitz 2000) au sein du groupe des TooroBBe (les « mendiants ») précéda également la « révolution musulmane » des années 1770-1780 d’où émergea l’imamat du Fuuta Tooro situé autour du fleuve Sénégal/Mauritanie. Celui-ci était l’héritier de plusieurs soulèvements et d’autres imamat sénégambiens luttant contre l’asservissement des musulmans. Les fondateurs des jihâd du XIXe siècle,‘Uthman dan Fodio (1754-1817) initiateur à partir de 1804 de l’immense califat de Sokoto (actuel Nigeria du Nord) et al-Hajj Umar Tal (1796-1864) qui créa un vaste État multipolaire au milieu du XIXe siècle (actuel Mali), se réclamèrent également de l’héritage des TooroBBe. La sociologie de la stigmatisation (Norbert Elias, Erwin Goffman) permet d’analyser la promotion sociale par le jihâd de ces d’étudiants coraniques « mendiants » issus de toutes les couches sociales, en particulier des éleveurs peuls (FulBe à l’ouest ou Fulani à l’est) méprisés auparavant par les lettrés musulmans qui renvoyaient ces nomades à la nuit de la période préislamique (jâhiliyya).

Paradoxalement les descendants de l’élite servile des slave soldiers, des "mamelouks" dont le ralliement assura le succès de ces imamats comme des jihâd, restent encore à la porte des mosquées, marqués par une "macule de l’infidélité" ineffaçable (Hall 2011). L’ethnographie au long cours dans une ancienne capitale du Fuuta Tooro retracera leurs investissements islamiques, de l’école coranique dès le début du XXe siècle jusqu’à l’imamat de mosquée autour de 2010. Loin du récit guerrier de l’opposition dominés/dominants, cette « quête de reconnaissance » (Axel Honneth) mettra en lumière l’importance des médiations, de l’affection au sein du foyer coranique, de la « zone grise » des mariages entre « nobles » et « esclaves » enfin de l’organisation quasi confrérique du mouvement Enndam Bilaali.

L’articulation entre ces trois sociologies – bunch of guys theory, sociologie de la stigmatisation et quête de la reconnaissance – devrait permettre de comprendre les derniers redéploiements des acteurs des crises du Mali – déplacement vers les Peuls du Mali centre – et du Nigeria (Bornu State) – repli de Boko Haram vers les monts Mandara et à l’intérieur du Lac Tchad (Seignobos 2014, 2015).

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