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Violences coloniales

Seminaire de l’IMAF-Aix, « Anthropologie et histoire : dialogues et confrontations »
Jeudi 7 décembre 2017
14h-17h
Salle 1, MMSH

Voir le programme général du séminaire.

- Martin Mourre (IHA-CREPOS, IMAF-Paris), « À propos de la mémoire d’un massacre. Entre histoire et anthropologie, de quel champ disciplinaire relève l’étude de la violence coloniale »
Le 1er décembre 1944 des officiers français de l’armée coloniale faisait assassiner au camp de Thiaroye, dans la banlieue dakaroise, des tirailleurs africains, notamment car ceux-ci réclamaient leurs soldes de guerres. Soixante-dix ans plus tard, François Hollande remettait au président sénégalais Macky Sall « l’intégralité des archives de ce drame ». Le geste du président français s’inscrivait dans sa propre diplomatie archivistique – annonce d’ouverture d’archives concernant le Rwanda, affaire Ben Barka, affaire Fahrat Hached – mais aussi dans un climat hexagonal particulièrement sensible aux « mémoires coloniales » depuis une dizaine d’années. L’année 2005, marquée par les révoltes populaires dans les banlieues et le débat sur la loi énonçant le rôle positif de la colonisation, ayant souvent été désigné comme un tournant dans ces nouveaux enjeux mémoriels. Au Sénégal, si le drame de Thiaroye a fait l’objet de nombreuses réappropriation depuis 1944, on doit noter qu’entre 2004 et 2012 sous la présidence d’Abdoulaye Wade, le massacre de Thiaroye, et plus généralement l’histoire des tirailleurs sénégalais, a fait l’objet d’une politique de mémoire particulièrement volontariste : publications, commémorations, etc. Après avoir rappelé quelques éléments du drame de Thiaroye, puis après avoir tracé une histoire de son souvenir, à la fois en France et au Sénégal, cette communication, en s’appuyant sur une littérature historienne et anthropologique qui prend pour objet la mémoire, s’interrogera sur la place respective de ce « passé qui ne passe pas » dans ces deux contextes nationaux. Il s’agit alors d’être attentif à l’imbrication de différents jeux d’échelles, comme aux différentes méthodologie – observation ou analyse de texte –, qui mettent en lumière les rapports sociaux à l’oeuvre dans les processus liés au souvenir de la violence coloniale.
Bibliographie
BASTIDE Roger, 1970, « Mémoire collective et sociologie du bricolage ». L’Année Sociologique n° 21, p. 65-108.
CONFINO Alon, « Collective Memory and Cultural History : Problems of Method », The American Historical Review n°102, 1997/5, p. 1386-1403.
FARGE Arlette, « Penser et définir l’événement en histoire. Approches des situations et des acteurs sociaux », Terrain n°38, 2002, p. 76-78.
MOURRE Martin, Thiaroye 1944. Histoire et mémoire d’un massacre colonial, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2017.
MOURRE Martin, « Comment restituer la violence ? Enjeux méthodologique et politique quant à l’écriture des événements de Thiaroye », Les Temps modernes, 2017, Vol.2, n°693-694, pp.87-110.
MOURRE Martin, « Il ne faut pas s’attendre à ‘découvrir une vérité’ dans les archives de Thiaroye », entretien avec Anne BOCANDÉ,Africultures, n° 49, 2014,
OLICK Jeffrey et ROBBINS Joyce, « Social Memory Studies : From ‘Collective Memory’ to the Historical Sociology of Mnemonic Practices », Annual Review of Sociology n°24, 1998, p. 105-140.

- Fabio Viti (AMU, IMAF-Aix), « Le Commandant s’en va-t’en guerre. Maurice Delafosse face à la révolte baoulé (Côte d’Ivoire, 1899-1900) »
Maurice Delafosse est bien connu pour être l’auteur d’une oeuvre historique, ethnographique et linguistique considérable, qui a fait date dans le savoir colonial produit sur l’Afrique de l’Ouest. Il l’est beaucoup moins dans son rôle ordinaire d’administrateur des colonies – notamment à ses débuts –, sauf peut-être pour les aspects qu’il a lui-même voulu mettre en lumière. Et pourtant, l’exercice du pouvoir au quotidien a constitué le terrain de culture (ou le terrain tout court) de la constitution de son oeuvre scientifique. Dans l’exercice de ses fonctions, l’administrateur célébré pour son esprit humaniste, voire son « indigénophilie », n’a pas manqué d’appeler à l’usage de la force, se mettant, le cas échéant, à la tête de « partisans » (c’est-à-dire d’hommes armés mobilisés au soutien de la cause coloniale), comme ce fut le cas dans la région baoulé après l’attaque contre son poste, à Toumodi, en septembre 1899. À la suite de cet incident, Delafosse, animé par un esprit de vengeance, n’hésitera pas à demander la suppression pure et simple de certains chefs et « meneurs » baoulé, ce qui sera fait peu de temps après, dans des conditions particulièrement troubles.
De ces faits, il ressort une attitude en contraste avec l’image courante de Maurice Delafosse, mais qui ne contredit que partiellement ses propres conceptions d’une domination coloniale assumée, qui devait miser d’abord sur la « collaboration » des populations en vue de leur « association », se débarrassant toutefois, si nécessaire, des éléments les plus « récalcitrants » et qui pouvaient contrer ce projet. Par le biais de cet épisode mineur – reconstitué à partir d’archives coloniales (Abidjan, Dakar, Aix-en-Provence) et de sources orales baoulé – une figure importante et complexe du dispositif colonial apparaît dans toutes ses facettes et avec toutes ses ambivalences.

Bibliographie
AMSELLE Jean-Loup, SIBEUD Emmanuelle, dir., Maurice Delafosse. Entre orientalisme et ethnographie : l’itinéraire d’un africaniste (1870-1926), Paris, Maisonneuve et Larose – Abidjan, Ceda, 1998.
CHAUVEAU Jean-Pierre, Notes sur l’histoire économique et sociale de la région de Kokumbo (Baoulé-sud, Côte d’Ivoire), Paris, Orstom, 1979.
CHAUVEAU Jean-Pierre, « La colonisation ‘appropriée’. Essai sur les transformations économiques et sociales en pays Baule (Côte d’Ivoire) de 1891 au début des années 1920 », in Marc-Henri PIAULT, dir., La colonisation : rupture ou parenthèse ?, Paris, L’Harmattan, 1987, pp. 57-122.
DELAFOSSE Louise, Maurice Delafosse, le Berrichon conquis par l’Afrique, Paris, Société française d’histoire d’outre-mer, 1976.
DELAFOSSE Maurice, Essai de manuel de la langue agni, parlée dans la moitié orientale de la Côte d’Ivoire, Paris, J. André, 1900.
LOUCOU Jean-Noël, Côte d’Ivoire : Les résistances à la conquête coloniale, Abidjan, Cerap, 2007.
VITI Fabio, Il potere debole. Antropologia politica dell’Aitu nvle (Baule, Costa d’Avorio), Milano, Franco Angeli, 1998.
VITI Fabio, « Guerra e violenza nel Baule fino alla conquista coloniale », in Fabio VITI, dir., Guerra e violenza in Africa occidentale, Milano, Angeli, 2004, pp. 117-182.
VITI Fabio, « À la guerre comme à la guerre. De la cruauté dans l’art du combat (Baoulé, Côte d’Ivoire, 1891-1911) », in Dominique CASAJUS, Fabio VITI, dir., La terre et le pouvoir. À la mémoire de Michel Izard, Paris, Cnrs Editions, 2012, pp. 249-270.
WEISKEL Timothy C., French Colonial Rule and the Baule Peoples : Resistance and Collaboration, 1889-1911, Oxford, Clarendon Press, Oxford University Press, 1980.