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Universalisation, spiritualisation et patrimonialisation du soufisme

Séminaire de Nadège Chabloz, ingénieur d’études à l’EHESS (IMAF).

Année universitaire : 2019 / 2020
Périodicité : 2e et 4e jeudis du mois de 17h à 20h
Localisation : Campus Condorcet, salle 0.031, bâtiment Recherche Sud, 5 Cours des Humanités, 93300 Aubervilliers
Calendrier : Du 14 novembre 2019 au 12 mars 2020


Présentation :

Ce séminaire propose d’étudier les phénomènes de globalisation ainsi que les transformations sociales et culturelles qui travaillent le soufisme, également nommé « mysticisme musulman », ainsi que les pratiques culturelles qui s’en saisissent. Il s’agit de réfléchir aux processus de fabrication et de diffusion d’un « soufisme universalisé » afin de rendre compte des adaptations que connaît le soufisme en ce début de XXIe siècle, en prolongeant les débats et controverses ayant eu lieu autour du concept de « néo-soufisme » pour désigner celles du XVIIIe siècle. Même si les processus de (re)valorisation et d’adaptation du soufisme ont toujours eu lieu et diffèrent selon les contextes nationaux, l’hypothèse qui sous-tend ce séminaire est que la fabrication et la médiatisation d’un soufisme enchanté (en tant que religion inclusive, de l’amour, de la paix, des arts et de l’interculturalité) a véritablement débuté après le 11 septembre 2001 afin de présenter au monde un visage de l’islam en opposition avec celui du salafisme/wahhabisme/djihadisme, mais aussi afin de moderniser l’image du soufisme et de répondre aux quêtes contemporaines spirituelles et religieuses d’un nouveau public. L’objectif de ce séminaire est double. D’une part, il s’agira de présenter et de discuter des enquêtes ethnographiques et historiques portant sur les mobilisations sociales, les lieux et les acteurs ayant participé à « spiritualiser » le soufisme ainsi qu’à le mettre en scènes et en patrimoine. Si les animatrices de ce séminaire réalisent des enquêtes au Maroc et en France dans une perspective comparative, des enquêtes réalisées dans plusieurs pays (Maroc, Algérie, Turquie, Sénégal, France, États-Unis, Inde…) sur les divers continents et à différentes échelles seront présentées. En décloisonnant les aires culturelles, la démarche est de faire émerger des problématiques similaires à ces pays, ou de mettre au jour des particularismes liés à leurs contextes historiques, politiques et religieux. En croisant l’étude des formes de patrimonialisations à la fois officielles et ordinaires du soufisme, ce séminaire vise à observer la fabrique d’un discours sur le soufisme universalisé tout en saisissant, à partir des études de cas en contextes nationaux, les tensions entre l’universalisation et les instrumentalisations locales du soufisme. En combinant l’analyse de trajectoires de pratiquants et d’entrepreneursdu soufisme, celle de ses espaces de définition et de patrimonialisation et celle de ses réseaux mondialisés, ce séminaire veut contribuer à analyser les économies morales du soufisme, dans ses articulations du local au global, ainsi que son insertion dans les marchés globalisés de l’islam et de la spiritualité. D’autre part, seront également invités à intervenir dans ce séminaire des acteurs – porte-paroles de confréries soufies, fondateurs de festivals, de musées, d’associations, de fondations, de nouveaux lieux de culte – participant à la création des nouveaux lieux et réseaux où se déroulent les transactions contemporaines (religieuses, politiques, sémiotiques, symboliques, identitaires, économiques) liées au soufisme universalisé.


CONTACT :
nchabloz(at)ehess.fr


PROGRAMME :

- 14 novembre 2019
Introduction au séminaire. Nadège Chabloz (IMAF, EHESS), "Le soufisme universalisé : nouveaux lieux, discours et pratiques"
Hajar Masbah (CETObac, EHESS), "La diffusion du soufisme en France à travers l’art et la culture : étude de cas de la maison soufie de Saint-Ouen"

Notre intervention s’exprime autour de la question de l’art et la culture devenue un moyen de diffusion et de promotion du soufisme contemporain en France. Nous nous intéressons à la question de « festivalisation » du soufisme, et à la transformation du religieux vers le culturel.
A travers une étude ethnologique d’une confrérie soufie Naqshbandi qui s’est institutionnalisée en un espace culturel nommé « La Maison Soufie », située à Saint-Ouen en Seine Saint-Denis. Nous avons observé une cohabitation du culturel et du cultuel. Cette association organise
plusieurs activités artistiques et parraine le « Festival soufi de Paris ». Notre question principale durant cette étude était de comprendre la conjonction entre le religieux et l’artistique ; d’observer les nuances subtiles entre l’organisation confrérique et l’organisation associative ;
Quelle vision la Maison Soufie porte-t-elle sur l’art et de la culture ? Pourquoi et comment utilise-t-elle ces derniers dans la promotion de ses activités ?

- 28 novembre
Alix Philippon (CHERPA/Science Po Aix), "(Dé)politisations du soufisme au Pakistan dans la guerre contre le terrorisme : de la promotion d’un soufisme culturalisé à la radicalisation des soufis islamistes"

Argumentaire de la séance :
Cette séance explore la complexité de la politique du soufisme au Pakistan, Etat créé au nom de l’islam en 1947, depuis les débuts de la "guerre contre le terrorisme" en 2001. Sous le régime de Pervez Musharraf (1999-2008), le soufisme a été (dé)politisé à travers des processus de culturalisation et de patrimonialisation. Les sanctuaires et les formes d’art soufies (poésie, musique,...) ont été célébrés comme des éléments centraux de l’identité et de l’histoire pakistanaises. Le soufisme a également été redéfini et promu comme le "vrai islam" de paix et d’amour dont la nation a besoin pour contrer le terrorisme. Cependant, certains groupes et acteurs barelwis néo-soufis qui ont été patronnés par les autorités à partir de 2008 pour soutenir le combat contre les groupes radicaux ont eu tendance à brouiller la commode dichotomie soufi/extrémiste en se radicalisant à leur tour. Ces dynamiques contradictoires permettent dès lors de relativiser les catégories de "bons" et de "mauvais" musulmans (Mahmoud Mamdani) et de nuancer l’analyse de la radicalisation en termes exclusivement théologiques (soufisme tolérant versus salafisme violent).
Alix Philippon, Soufisme et politique au Pakistan. Le mouvement barelwi à l’heure de la guerre contre le terrorisme, Kathala, Sciences Po-Aix, 2011 ; Chez les soufis du Pakistan, François Bourin, 2015.

- 12 décembre
Claire Bay (responsable des programmes et conférencière au musée du soufisme de Chatou), "Une expérience immersive au musée du soufisme de Chatou, un projet pour faire découvrir le soufisme au grand public"

Au programme de mon intervention, j’ai prévu de parler du projet de rendre le soufisme, son art et ses savoirs disponibles au grand public. J’expliquerai brièvement ce qu’est le soufisme, comment il sera présenté dans le musée et comment il entrera en dialogue avec d’autres disciplines, telles que les sciences et les arts. Enfin, je prévois de parler des personnes à l’origine du projet et de la vision portée.

&

Anne-Sophie Monsinay (cofondratrice des Voix d’un islam éclairé (V.I.E.) et imame de la mosquée Sîmorgh à Paris), "Parcours soufi d’une imame et transmission d’enseignements issus du soufisme au sein de la mosquée Sîmorgh"

Mon cheminement dans l’islam et dans le soufisme m’a amenée à m’interroger sur les formes de transmission que prend actuellement le soufisme en France. Disciple d’un maître spirituel issu d’une chaîne initiatique authentique, je suis ses enseignements avec la plus grande rigueur. Cependant, je pense que le modèle traditionnel de la tariqa (voie) confrérique aujourd’hui majoritaire, constituée principalement de pratiques entre disciples, n’est plus forcément le modèle de transmission qui convient le mieux à notre époque ou du moins, des alternatives existent et pourraient être amenées à se développer dans les années à venir. En outre, on constate que la plupart des soufis ont une vision très traditionnelle des aspects socio-culturels qui entourent la pratique religieuse (la place des femmes, la tenue vestimentaire...) alors qu’il est tout à fait possible d’être à la fois soufi et progressiste. Entre soufis progressistes et soufis traditionnels, le fond est bien sûr le même, les points communs seront toujours plus grands que les différences, ces dernières portant essentiellement sur la forme et les modalités de transmission des enseignements.
Parallèlement à mon cheminement spirituel, j’ai eu à cœur d’offrir une plus grande visibilité ainsi que des lieux de cultes aux musulmans progressistes. J’ai ainsi créé en aout 2018, avec Eva Janadin, les Voix d’un islam éclairé – un mouvement pour un islam spirituel et progressiste. Un an après, nous avons ouvert la première mosquée mixte en France dont les sermons et les prières sont dirigées par deux femmes imames (Eva Janadin et moi-même), la Mosquée Simorgh. La spiritualité est au cœur de ces deux projets. Les Voix d’un islam éclairé et la mosquée Simorgh ont notamment pour objectif de transmettre des enseignements issus du soufisme ainsi qu’une compréhension approfondie du Coran au plus grand nombre, à tous les musulmans qui fréquentent notre mosquée, qu’ils soient engagés au sein d’une confrérie ou non. Nous estimons en effet qu’il est temps que le coeur de l’islam ne soit plus réservé qu’à une élite mais accessible à tous les musulmans.

Anne-Sophie Monsinay & Eva Janadin, Une mosquée mixte pour un islam spirituel et progressiste, Fondapol, février 2019
Anne-Sophie Monsinay, Soufisme progressiste, Saphirnews, mars 2019

- 9 janvier 2020
Faouzi Skali (fondateur des festivals de la culture soufie et des musiques sacrées de Fès), "Qu’est-ce que la culture soufie ?"

Abd el Hafid Benchouk (directeur de la maison soufie de Saint-Ouen, Muqaddam Naqshbandi), "Faire connaître la culture soufie au plus grand nombre, y compris aux non musulmans"

- 23 janvier
Jean-Loup Amselle (IMAF, EHESS), "Les instrumentalisations politiques du soufisme au Mali"

Aziz Hlaoua (IURS, Université Mohammed V, Rabat), "Les circulations religieuses : conversion, mobilité et récits de vie. Le cas de la zaouia Quadiriya Boutchichiya"

- 13 février
Amina Mesgguid (Université internationale de Rabat), "La diffusion du soufisme hors cadres confrériques classiques : patrimonialisation du spirituel et pratiques new age"

Brahim El Khalil Tidjani (président du Cercle des souffles, représentant de la confrérie Tijâniyyah), "Protection du patrimoine soufi : projet d’un musée du soufisme au Sénégal"

- 27 février
Marie-Nathalie Leblanc (Université du Québec à Montréal (UQAM)/Chaire de recherche sur l’islam en Afrique de l’Ouest (Chaire ICAO), "Soufisme, cosmopolitanisme et économie culturelle de la différence : le cas du Centre Soufi Naqshbandi de Montréal"

Francesco Piraino (IDEMEC-CNRS), "Festivals soufis et réseau soufi entre le Maghreb et l’Europe"

- 12 mars
David Bisson (Institut de droit public et de science politique, université Rennes 1), "Ésotérisme et soufisme autour de René Guénon"