IMAF - Institut des mondes africains


Accueil > Actualités > Vie du laboratoire

In memoriam Bruno Martinelli

Bruno Martinelli, professeur d’anthropologie à l’université d’Aix-Marseille et chercheur à l’IMAf, nous a quittés le 12 octobre 2014, la maladie mettant subitement un terme à la présence et à l’œuvre de notre collègue. Bruno Martinelli était avant tout un professeur passionné, apprécié de tous ses étudiants qui le trouvaient « attachant » et « rigoureux », un chercheur dont les collègues témoignent de l’énergie et de la ténacité qui caractérisait son investissement en toutes choses : l’enseignement, la formation à la recherche, ses terrains ethnographiques et la coopération inter-universitaire entre la France et l’Afrique. Moins familier des lieux de publicité et de valorisation, il concevait la recherche comme une œuvre à partager et à transmettre, « bonne à penser » et destinée à instruire, sans grand profit pour lui-même.

Son œuvre traverse une telle diversité de thèmes de recherche, de chantiers ethnographiques qu’on pourrait douter de prime abord de la cohérence d’un tel déploiement d’énergie. Mais Bruno Martinelli était un chercheur entrepreneur qui connaissait remarquablement chacun des terrains qu’il a investis et les chantiers de formation qu’il a ouverts (Togo, Burkina Faso, Mali, et plus tard, Centrafrique et Tchad). Refusant de s’enfermer dans l’alternative entre la monographie ethnologique et une anthropologie comparative de survol, il s’efforçait de pratiquer un comparatisme de proximité qui allie le sens aigu de la singularité des sociétés locales et la recherche de ce qui fait la typicité des techniques, des rapports sociaux et des manières de faire.
Son entreprise d’investissement de l’étude de la circulation des techniques de la métallurgie du fer en Afrique s’ouvre sur une approche cognitive des voies de la mémorisation visuelle des « yeux curieux » de l’apprenti, des procédés du travail artisanal, d’une mémoire incorporée et de la transmission des savoir-faire, et introduit logiquement à une politique du patrimoine immatériel.
L’ethnographie rigoureuse et classique, au meilleur sens du terme, que pratiquait Bruno Martinelli alliait fortement l’épreuve du terrain, la maîtrise des langues vernaculaires, clé incontournable de la compréhension des autres, mais aussi le savoir pratique et technique des matériaux et des outils de l’agriculture aussi bien que les techniques de coiffure (des chaînes opératoires) ou la compréhension des règles de l’amitié et du pardon. C’est aussi en termes de procédures judiciaires, d’enchaînement d’actes ou de système de places qu’il aborda les enjeux des procès de sorcellerie.

Professeur d’anthropologie à l’Université d’Aix-Marseille, Bruno Martinelli est, avec Christian Bromberger, le co-fondateur du département d’anthropologie dont il a toujours défendu les intérêts avec pugnacité et professionnalisme. Il y a dirigé la formation de master et d’innombrables thèses, et marqué de son empreinte rigoureuse l’enseignement et l’organisation de l’équipe.

A Bangui (Centrafrique), il est à l’origine de la convention interuniversitaire qui a conduit à la création d’un département d’anthropologie et d’un laboratoire en 2003. Il s’en suit la mise en œuvre du système de formation Licence Master et Doctorat (LMD) entre 2005 et 2007, comportant trois spécialisations (anthropologie du développement, anthropologie de la santé et anthropologie du patrimoine culturel). Il a apporté son expertise en matière d’enseignement, de formation et d’encadrement des étudiants de Master et de doctorat de l’université de Bangui. Il est également à l’origine de la création en 2008 d’une bibliothèque de 600 ouvrages de recherche en anthropologie, ainsi qu’à la création de la Revue Centre-Africaine d’Anthropologie, http://recaa.mmsh.univ-aix.fr en 2007.

A Bangui, il a assuré l’encadrement de cinq thèses mais également de quatre promotions d’étudiants de master qui ont obtenus leurs diplômes entre 2007 et 2011, de cinq nouveaux enseignants-chercheurs recrutés en vue du renouvellement du corps des assistants du département d’anthropologie et la formation de ces jeunes assistants en matière de pédagogie de l’enseignement universitaire de l’anthropologie en 2011.

En matière de recherche il avait également dirigé le programme ANR « Systèmes de savoirs et d’apprentissages en Afrique » (SYSAV) de 2006 à 2010. Il avait mis en place l’organisation des « journées Éric de DAMPIERRE » qui se tenaient chaque année au Département d’anthropologie de Bangui, ainsi que le Colloque thématique de février-mars 2005 : « Patrimoine du fer en Afrique – Le carrefour centrafricain » en partenariat avec l’UNESCO à l’occasion de la sortie de l’ouvrage Aux origines de la métallurgie du fer en Afrique une ancienneté méconnue (2002, Hamady Bocoum, éd.).

Le plus important fut le colloque « Sorcellerie et justice en République Centrafricaine » en août 2008 qui a débouché sur un programme de formation des magistrats centrafricains en anthropologie de la justice liée aux affaires de sorcellerie, financé par l’Union Européenne, l’Unicef et l’Ambassade de France à Bangui, entre 2010 et 2012.

Plus récemment au Tchad, il a inauguré le Département d’anthropologie de l’Université de N’Djamena qui lui exprime sa reconnaissance : « Le Pr. Bruno Martinelli donna l’exemple en étant le tout premier enseignant à commencer les cours d’anthropologie en novembre 2013. Après la fin de sa mission au Tchad, il a continué depuis la France à plaider la cause du département d’anthropologie auprès de l’ambassade de France au Tchad, ce qui a abouti à la dotation du département d’un poste informatique et d’un fond documentaire. »
Afin de lui rendre hommage, le département d’anthropologie de l’Université de N’Djamena propose de baptiser la première promotion de master qui est en cours, la « Promotion Martinelli ».

Ses collègues et étudiants, qui s’étendent bien au-delà des équipes de l’IMAf, lui sont redevables à divers titres, en tant que professeur engagé et bienveillant, collègue chaleureux. Aussi fidèle à ses amis qu’à ses passions ethnographiques, Bruno Martinelli témoignait d’une humanité toujours à fleur de peau, instinctive et franche. Nul ne pouvait rester indifférent à son contact et son décès prématuré a suscité beaucoup de tristesse.

Texte rédigé avec l’aide de Sandra Fancello, Jean-Bruno Ngouflo, Frédéric Saumade, Sarah Andrieu, Christian Bromberger, André Mary

Quelques extraits des hommages qui furent adressés à l’IMAf pour saluer les engagements de notre collègue :

« Sa détermination et sa rigueur dans le travail constituent des leçons que nous avions tirées de sa collaboration avec ses collègues et ses étudiants centrafricains.
En raison de son fervent engagement et ses appuis multiformes au développement de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique à l’Université de Bangui, nous Lui rendons un hommage mérité. »
Jean-Bruno Ngouflo, directeur du Département d’anthropologie de l’Université de Bangui.

« J’ai connu Bruno Martinelli dans les années 1990 au moment où il travaillait plus spécifiquement sur les agriculteurs métallurgistes et sur les forgerons ouest-africains, en étendant son terrain jusqu’à la plaine dogon. Prolongé plus tard par des recherches en Centrafrique et par une publication commune avec Caroline Robion-Brunner, ce travail pionnier axé sur la technologie reliait adroitement évolutions techniques, apprentissage de savoirs, mutations sociales et histoire régionale. Il incluait également le pouvoir de pacification du forgeron. Les études ultérieures de Bruno Martinelli sur la circulation et la transmission des savoir-faire, le patrimoine matériel et la gestion des conflits s’inscrivent pleinement dans la continuité de ses premières recherches. Même la question de la sorcellerie, abordée ces dernières années, n’était pas absente de ses premières analyses sur les pouvoirs occultes attribués au forgeron. Le foisonnement ou le renouvellement constant de ses terrains et de ses problématiques n’enlève rien à la cohérence de son parcours, bien au contraire. La transmission des savoirs n’était pas seulement au cœur de son œuvre, elle était aussi au centre de sa pratique puisqu’il a suivi et formé de nombreux étudiants travaillant aujourd’hui sur des sujets connexes. »
Éric Jolly, Ivry

« J’ai connu Bruno dès mon arrivée à Aix en 1970 ; celui-ci était étudiant (excellent), j’étais à l’époque assistant. Bruno est ensuite devenu un collègue dont j’ai toujours apprécié le sérieux et la probité. Je garde un souvenir vif et ému des stages que nous avons encadrés ensemble où la passion de transmettre s’accordait avec des relations amicales. Nous avions les mêmes maîtres intellectuels (en particulier André Leroi-Gourhan) et la disparition de Bruno laisse un grand vide dans le champ de l’ethnologie des techniques (et ce n’était pas son seul domaine de spécialité). La situation en Centre-Afrique devait d’autant plus le préoccuper qu’il avait, dans ce pays, d’importants projets pédagogiques et scientifiques. »
Christian Bromberger, Aix-en-Provence

« Bruno fut pour moi, depuis longtemps, le complice bienveillant de mes années passées sur le plateau central du Burkina Faso, des années qui nous ont tellement marqué professionnellement. »
Pierre-Joseph Laurent, Louvain-la-Neuve

« J’ai connu et apprécié Bruno Martinelli, d’abord comme directeur de thèse. Il y a dix ans, il m’a initié à une ethnographie rigoureuse, incessante, sur le terrain centrafricain qu’il avait investi à travers plusieurs projets d’enseignement et de recherche. Il a ouvert des pistes (que lui-même ou d’autres ont suivi) qui, dans la pénurie d’études ethnographiques qui caractérisait alors ce terrain particulier, se sont avérées éclairantes. Il n’hésitait pas à partager ses hypothèses et ses résultats, et à s’intéresser à ceux de ses collègues et de ses étudiants. L’anthropologie récente de la région centrafricaine reste indissociable de son effort et de son nom. Je lui dois, enfin, les suggestions et l’encouragement qui m’ont amené sur un nouveau terrain tchadien. »
Andrea Ceriana Mayneri, Paris.

« La rigueur est certainement la qualité première qu’il m’aura léguée. Cette rigueur imprégnait l’ensemble de son enseignement. Je me souviens notamment de ses conseils prodigués en amont de mon premier terrain au Burkina Faso en 2001. Il m’incitait à observer finement les gestes et les regards, à retranscrire les entretiens avec attention, d’abord dans la langue locale puis en français, à prendre des notes sur les discussions du quotidien. Au delà de cette rigueur ethnographique et théorique qu’il aura su transmettre à nombre de ses doctorants, il était un maître sensible et attentif. Cette attention était discrète et mesurée mais sincère, se manifestant toujours au bon moment. Il nous revient aujourd’hui de transmettre ce qu’il nous a appris. »
Sarah Andrieu, Nice

« En plus d’être grand professeur et chercheur, il a réalisé un très beau travail de conscientisation ces dernières années en Afrique centrale. Son exemple reste, ses conseils restent, son œuvre engendra encore une grande descendance. On a eu la satisfaction de pouvoir passer des années à ses côtés. Pour ma part, je lui dois énormément. »
Joao De Athayde, Aix en Provence

« Bruno était dans mon jury de thèse et a encadré mon postdoctorat avant mon entrée au CNRS. Je l’ai connu tout d’abord à travers ses recherches et ses écrits. C’est une des premières personnes et peut-être encore la seule qui considérait la métallurgie traditionnelle comme un fait social total, c’est-à-dire qu’il ne mettait pas de barrière entre les données ethnologiques, archéologiques et historiques. Son article de 1996 sur la forge est l’article à lire et étudier pour comprendre ce qui se passe dans une forge africaine. Il étudiait la/les techniques et les acteurs de ses techniques dans leur globalité. Mon terrain de thèse s’est déroulé au Pays dogon (Mali) secteur où il avait mené des enquêtes. Aujourd’hui, je dirige un programme au pays bassar (Togo), un des ses premiers terrains. Il a montré la voie, à nous de la poursuivre et de l’approfondir. Ce que je retiens de Bruno c’est sa curiosité, les doutes et la remise en question perpétuelle de ses réflexions. »
Caroline Robion-Brunner, Toulouse

« J’ai connu Bruno Martinelli par le biais de mes amies (Aleksandra Cimpric et Sandra Fancello) y compris dans ses multiples interventions à l’université de Bangui pour l’implantation du Département d’Anthropologie et dans la lutte contre les violences liées aux accusations de sorcellerie en République Centrafricaine. »
Aimé-Marius Elian, Bangui

« Le Professeur Bruno Martinelli nous a marqué par sa disponibilité et par sa spontanéité dans l’accueil et le suivi des étudiants. Il reste pour nous une expertise en anthropologie, une icône en méthode ethnographique et une mémoire épistémologique. Dès les premiers contacts, il nous a encouragé à aborder les phénomènes sociaux sous l’angle le plus critique possible. Ce leitmotiv méthodologique nous a permis de maintenir une vigilance ethnographique lors de nos recherches doctorales. Cette posture épistémologique sera à jamais gravée dans nos mémoires. »
Sariette Batibonak, Genève

« Bruno Martinelli a été pour moi un maître et un conseiller. Il m’a porté du bout de doigt pour m’amener là où je suis actuellement. Je m’engage à continuer dans la voie qu’il m’a tracé. »
Blandine Tanga, Bangui