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Pour une anthropologie générale du rire. Les cadres de l’expérience du corps riant dans les villages de la Kagera (Nord-Ouest de la Tanzanie)

Soutenance de thèse de Ines Pasqueron de Fommervault
Directeur de thèse : Henri MEDARD, en codirection avec Frédéric JOULIAN

Le 6 décembre 2019, à 14h, salle PAF, 5 Rue Château de l’Horloge, 13090 Aix-en-Provence.


Jury :

- Henri MEDARD (directeur de thèse), Aix-Marseille Université
- Frederic JOULIAN (codirecteur de thèse), EHESS Marseille
- Michel DE FORNEL (rapporteur), EHESS Paris
- Ceclilia PENNACINI (rapporteure), Université de Turin
- Suzanne DE CHEVEIGNE (examinatrice), EHESS Marseille
- Eric JOLLY (examinateur), CNRS


Résumé :

Si l’anthropologue s’est rendu capable de déchiffrer les manières de table, ou encore les techniques de marche, ne pourrait-il pas également déchiffrer les manières de rire ? Tel est en tout cas l’objectif de cette thèse : faire émerger un objet anthropologique « total » peu exploité.
Le rire fait incontestablement partie des universaux humains : on ne connait pas de société qui ne rit, ni même d’individu incapable de rire. Je ne conteste pas cette idée, mais invite à penser que le rire ne peut se limiter à cette définition universaliste. Jusqu’à présent, les différents travaux consacrés à la question, ont mis en avant deux paradigmes presque antithétiques. La plupart des naturalistes ont décrit le rire comme un comportement inné et universel, strict résultat de l’hérédité, évinçant alors toute dimension sociale et culturelle. De leur côté, les chercheurs en sciences sociales ont envisagé le rire comme une pratique discursive ou institutionnalisée, négligeant cette fois la corporalité et la quotidienneté du rire. Ce travail entend précisément dépasser le débat de l’inné et de l’acquis, en postulant que le rire est universel, mais résulte d’un apprentissage social qui « domestique » son expression. Il convient alors de se demander quand et jusqu’où varient les formes du rire, quels sont ses modes d’être sociaux ? En quoi le rire peut-il être une conduite qui requiert des codes, des rites, des acteurs, un « théâtre » ? Comment apprend-on à rire, c’est-à-dire par quel processus d’apprentissage se transmettent les manières de rire ? Est-il pertinent de parler de « savoir-rire », voire de « techniques du rire » ? Jusqu’à quel point la bouche et le corps qui rient sont domestiqués par la société et façonnés par le rieur riant ?
Ce questionnement est au cœur de cette recherche qui s’est effectuée à partir d’une enquête ethnographique dans les villages de la Kagera en Tanzanie, où le rire avait déjà fait parler de lui. En 1962, une « crise de fou rire » que les habitants ont appelé « la maladie du rire » (omumneepo) s’est répandue dans un internat de jeunes filles dans le village de Kashasha. Ce « fait-divers » constitue le point de départ de cette thèse, qui porte essentiellement sur les pratiques du rire dans ces villages tanzaniens. Admettre l’existence de rires anormaux ou maladifs, c’est accepter, en creux, l’existence de rires « normaux » et par là-même concevoir l’idée d’un apprentissage du rire. Le rire est une pratique sociale qui s’apprend, se transmet et s’incorpore, pour les habitants de la Kagera il est même un droit qui s’acquiert et que tout le monde ne possède pas. En fonction de son âge, de son genre, de son statut, mais aussi et surtout selon le contexte, chaque individu est censé choisir le rire adéquat parmi la panoplie de ceux qu’il possède dans son répertoire expressif. Certains rires sont inappropriés et il faut savoir les retenir sans quoi ils peuvent devenir irrespectueux, obscènes et même dangereux, comme l’ont été les rires de ces jeunes filles en 1962. D’autres répondent à une éthique tout autant qu’à une esthétique sociale et relèvent de l’obligation la plus parfaite. Toutefois, et malgré l’institution de ces « cadres-rire », les rieurs riant réinventent constamment de nouvelles manières de rire. Il faut se rendre dans les coulisses du théâtre social et pénétrer des espaces de l’entre-deux ou de l’entre-soi pour observer ces rires renégociés, créateurs et tributaires de sociabilités alternatives. Dans ces villages, il existe aussi des rieurs marginaux qui, pour leur part, n’ont pas besoin du groupe ou de la dissimulation pour se sentir légitimes de rire et d’agir à rebours des normes sociales. Le rire qu’ils expriment, toujours plus ou moins transgressif, bouleverse alors les normes et les structures et les remet même en question. Ainsi, si le rire peut être garant de l’ordre social, il a aussi le pouvoir de le brouiller, à défaut de le renverser. Cette thèse montre que le corps, les facteurs socio-culturels et les relations inter-individuelles sont en interaction permanente, de sorte que le rire doit s’appréhender comme un phénomène mouvant et fluctuant, en perpétuel devenir.

Mots clés : Rire, affects, techniques du corps, apprentissage, Kagera, Tanzanie.


Abstract :

Anthropologists have studied table manners and even the manner of walking. Why not extent anthropology to the manners of laughing ? The aim of this PhD is to show that laughter should be seen as an anthropological “total object”.
Laughter is a universal behavior, all humans laugh. Our purpose is not to dispute this but to argue that laughter cannot be solely reduced to this universal definition. Scholars on laughter have mostly focused on two antithetical paradigms. A naturalistic approach that has described laughter as a universal and innate behavior or a social sciences approach that has considered laughter as an institutionalized or discursive practice, forgetting the corporal and daily aspect of laughter. This study aims at going beyond the debate about innate and acquired behaviors by showing that although laughter may be universal, it results also from a social learning process. The manner in which laughter is transmitted and acquired must be considered. How do symbolic and social representations influence the daily ways of laughter ? Can we talk about “Laughing know how” or even “technics of laugher” ? To what extent body while laughing is domesticated by society ?
This research is based on an ethnographic survey undertaken in villages from the Kagera region in Tanzania. Laughter has already raised a social challenge there in the past. In 1962, a “fit of giggling”, locally known as "the disease of laughter", spread in a girl’s boarding school. This event proves the existence of an affective script. In these villages, laughter is an acquired social practice, to some extent laughter there is a right which must be acquired. Individuals must laugh according to their age, status and gender, and according to context. Some laughs are inappropriate and must be inhibited, if they are not, they are seen as disrespectful, obscene, even dangerous, as were the girl’s laughs in 1962. Other laughers reflect ethic and aesthetic social obligations. However, and despite the institution of these "laughing frames", people perpetually reinvent new ways of laughing. They appear in social back-stages, in liminal or in-between spaces. In these villages, there are also outsiders whose laughter compromise socials norms. Thus, if laugher can reinforce social order it also can also question it.
This thesis tries to demonstrate that the body, the socio-cultural factors and the inter-individual relations are in permanent interaction, that is why laughter must be understood as a fluctuating and shifting phenomenon.

Key words : laughter, affect, body technics, learning, Kagera, Tanzania.