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Anthropologie comparative du sahel occidental musulman (Sénégal, Mauritanie, Mali…)

Séance du 11 mars 2015, 15h à 17h
Site Raspail / IMAF, salle de réunion, 2e étage, 96 bd Raspail

- Jean Paul Colleyn (EHESS, IMAf)
La honte et son absence comme marqueur d’identité dans le monde Mandé.

Résumé :
La société malienne contemporaine reste traversée par des dichotomies qu’il est inconvenant d’affirmer mais qui n’en sont pas moins fortement ressenties. Il y a d’abord les inégalités entre riches et pauvres, et entre puissants (faama) et faibles (fàantan). A ces deux oppositions combinées, s’ajoute une troisième qui est une inégalité de statuts. Certains individus appartiennent en effet de naissance, indépendamment de leur réussite sociale ultérieure, à des statuts héréditaires liés à une compétence particulière. Cette compétence peut se vivre positivement, mais elle fait de la part des dominants l’objet d’un jugement dépréciatif lié à une certaine impureté, d’où l’interdit matrimonial qui les frappe. Le terme de caste, qui prévalait dans la culture coloniale pour parler de ces groupes, reste d’usage courant au Mali et au Sénégal. Malgré les textes légaux proclamant l’égalité de tous les citoyens, on parle des « gens de caste » ou de personnes « castées », de telle sorte que même si le terme est scientifiquement contesté, il garde une pertinence émique. A ces « castes », principalement parce qu’ils ne sont pas endogames. Ils agissent, en fait, comme agents rituels au sens social plutôt qu’au sens religieux du terme. D’autres transgresseurs systématiques, les korèdugaw (vulgairement appelés bouffons) sont à distinguer de ces groupes statutaires, car ils ne sont pas endogames. Ils interviennent comme agents rituels au sens social plutôt que religieux du terme. A ces statuts riches en nuances s’ajoutent encore les stigmates de l’esclavage, eux-mêmes complexes, car il faut distinguer les esclaves, les descendants d’esclaves et les affranchis. Tous ces termes s’opposent à celui de horon (de l’arabe hurr), qui désigne la pureté ou la noblesse. Ceux qui ne sont pas horon « ne s’appartiennent pas », car ils sont inféodés ou clients des horon et sont dépourvus dans une mesure variable de malo, un terme que l’on peut traduire par honte, honneur, pudeur, respect, bienséance. Pourquoi ces catégories sociales sont elles composées de gens « sans honte » (malobali) ? Vraisemblablement parce qu’au cours de l’histoire leurs ancêtres ont préféré se mettre au service de leur vainqueur plutôt que de mourir les armes à la main. Cette souillure originelle qualifie ces artisans pour la manipulation de substances impures et pour le rôle de médiateurs dans les conflits et de protecteurs contre la sorcellerie. S’étant désistés des honneurs de la guerre, ils ne peuvent en principe faire couler le sang d’autres hommes.

Discutante : Laure Carbonnel (Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie Comparative, Université Paris Ouest Nanterre La Défense)

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