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Atelier des Doctorants de l’lMAF (Site Raspail)

Séance du 17 avril 2015, 15h à 17h
Site Raspail / IMAF, salle de réunion, 2e étage, 96 bd Raspail

- Emmanuel Cohen, docteur en anthropologie bioculturelle, chercheur associé à l’UMI 3189 (CNRS/UCAD/CNRST/Université de Bamako)
Regards sur le corps et la corpulence au Sénégal

Argumentaire :
Le travail proposé pour la séance s’inscrit dans le cadre de la rédaction d’un ouvrage portant sur les conceptions du corps et de la corpulence au Sénégal (Région Centre et agglomération de Dakar) dans un contexte d’urbanisation du pays.

Cadre théorique. Par un processus d’urbanisation devenu aujourd’hui mondialisé, le Sénégal vit un bouleversement profond de ses modes de vie, par les effets conjoints de la transition démographique, nutritionnelle et épidémiologique. Le passage d’un mode de vie rural à un mode de vie urbain a des conséquences bioculturelles sur le corps et sa corpulence. Il s’exprime, en effet, autant à travers des aspects bioenvironnementaux : développement des maladies chroniques, surcharge pondérale, etc…, que des aspects socioculturels : normes de corpulence en mutation, conceptions de la nourriture, de la maladie-mort et de la sexualité renégociées, etc… Dans ce contexte transitionnel sénégalais, où la surcharge pondérale devient de plus en plus prévalente, il est important d’évaluer l’impact du phénomène d’urbanisation sur les conceptions socioculturelles de la corpulence et son ressenti psychosocial en pleine mutation, le mode de vie moderne étant à la fois obésogène et « obésophobe ». Méthodologie. Pour ce faire, nous avons réalisé une première enquête qualitative par focus group (8 focus group dans l’agglomération de Dakar, 6 focus group le village de Gandiaye de la région de Kaolack) au sein d’un échantillon représentatif de la population sénégalaise adulte, vivant dans l’espace wolophone du centre du pays, pour décrypter la recomposition des normes vernaculaires de corpulence impulsée par le véhicule des valeurs modernes dans les domaines sanitaire, alimentaire et esthétique. Ensuite, dans une seconde étude qualitative par entretiens semi-directifs, dans les mêmes zones géographiques, nous avons analysé la construction sociale du corps chez les Sénégalais, entre animisme, monothéisme et modernité, permettant de comprendre les fondements d’une exigence corporelle qui devient de plus en plus accrue avec la modernisation du pays. Résultats. L’étude qualitative par focus group montre que l’urbanisation du Sénégal a des effets ambivalents sur la recomposition des normes vernaculaires de corpulence. En effet, pendant que les jeunes s’ouvrent à des critères modernes entraînant un rejet de toute forme de graisse, les plus âgés – les femmes notamment – veulent gagner un embonpoint massif manifestant d’une réussite économique et d’une bonne intégration au modèle socioculturel urbain de « l’eldorado ». L’étude qualitative par entretiens semi-directifs montre que la maladie-mort est de moins en moins mystifiée, son imputation à des entités surnaturelles persécutives étant largement remise en question par les valeurs islamiques et modernes de plus en plus prégnantes. La nourriture perd progressivement son statut de denrée rare, inaccessible, soumise à la volonté d’instances surnaturelles qu’il faut amadouer. Enfin, le caractère énergétique/reproductif de la sexualité est progressivement supplée par une quête – coupable – des plaisirs issue du véhicule conjoint des valeurs islamiques et modernes. Discussion. L’urbanisation a des conséquences sur le rapport à la santé, à l’alimentation et à l’esthétisme qui reconfigurent pleinement le rapport au corps et à sa corpulence : le gros n’est plus associé à la richesse (nourriture/alimentation), au bien-être (maladie-mort/santé) et à la puissance reproductive (sexualité/esthétisme) ; mais à l’oisiveté (nourriture/alimentation), la dysfonction (maladie-mort/santé) et l’indésirabilité sexuelle (sexualité/esthétisme).

Discutante : Doris Bonnet, directrice de recherche IRD, émérite, UMR 196/CEPED (Paris Descartes/INED/IRD).

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