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L’invisibilité des élites éthiopiennes formées en URSS

Séminaire dans le cadre du programme ELITAF de la FMSH

Vendredi 16 octobre 2015, de 10h à 13h
FMSH
salle 3, r-ch
190 avenue de France
75013 Paris

- Tassé ABYE, directeur d’études associé, invité par la FMSH, Université de Nouakchott
Les élites éthiopiennes formées à l’étranger et la construction de l’Etat en Ethiopie. L’invisibilité des élites formées dans l’ex-Union Soviétique

Discutant : Robert-Edmond ZIAVOULA, INALCO, CESSMA

Résumé de l’intervention de Tassé ABYE
L’attrait pour les modèles de gouvernance en cours dans d’autres contrées et la référence à ces modèles ainsi que les tentatives pour les mettre en pratique, semblent une constance chez les élites éthiopiennes, s’agissant de la structuration de l’Etat. Depuis au moins un siècle, on observe des tentatives d’importation de modèles d’organisation de société. Ces tentatives produisent par moments des débats soutenus, voire des confrontations violentes à l’intérieur des cercles des élites politiques. On peut citer à titre illustratif le débat entre les tenants du modèle japonais et ceux du modèle occidental, connus sous le nom respectivement de Japaniser et d’Europeaniser, dans les années 1920, ou les confrontations armées et sanglantes entre les tenants du modèle soviétique d’un côté et les tenants des modèles chinois/vietnamien/albanais de l’autre, dans les année 70 et 80, voire, de nos jours, les conflits entre les défenseurs du modèle hybride chinois/coréen/singapourien et ceux se référant aux modèles occidentaux, plus particulièrement nord-américain.

Une première lecture des débats, confrontations et modalités de gouvernance en Ethiopie fait dire à Teshale Tibebu qu’« au-delà du fait que les dirigeants éthiopiens jouissent d’une relative autonomie, le processus fondamental d’incorporation et de périphérisation de l’Éthiopie n’était pas si différent de celui des pays colonisés en Afrique (…). Il est vrai que l’Éthiopie n’a pas été premièrement colonisée puis décolonisée et enfin néo-colonisée, comme l’était le reste de l’Afrique, mais ceci ne change en rien la nature des relations néo-coloniales ».[1] Accepter cette perspective suppose de manière implicite d’accorder une place relativement importante dans la structuration de l’Etat éthiopien, aux élites formées dans les pays « néo-colonisateurs ». Pourtant, l’analyse de la composition des élites politiques, des modalités de leur recrutement, des formes d’accession au pouvoir politique ainsi que des mécanismes de leur reproduction semble suggérer que quel que soit le pays de formation/scolarisation, les éthiopiens formés à l’étranger n’arrivent pas à s’imposer ou à imposer leurs visions, de manière durable sur la scène politique du pays, et ne le font qu’en des moments historiques très limités et éphémères.

En partant des situations des anciens étudiants formés dans les pays de l’ex-Union soviétique, nous tenterons lors de ce séminaire de présenter la domination de la scène politique éthiopienne par des élites politiques n’ayant pas au moment de leur prise de pouvoir fréquenté d’institutions de formation à l’étranger. Leur formation dans les universités étrangères, quand elle existe, s’est faite le plus souvent, après avoir atteint un niveau de positionnement politique relativement élevé. Lorsque l’accès aux formations de haut niveau dans des universités étrangères (souvent prestigieuses), n’est pas conséquent à leur positionnement politique personnel, il semble résulter d’un positionnement politique des membres de la famille. La transmutation du capital politique en capital culturel semble par ailleurs, plutôt de façade et transforme rarement de manière fondamentale les modalités d’action des élites politiques du pays. Une observation des élites et des organisations politiques éthiopiennes aujourd’hui est de ce point de vue très intéressante. En effet, moins de 25 ans après la fin du régime qui s’était défini durant 17 années comme « marxiste-léniniste », et qui a envoyé en formation plus de 10 000 étudiants en Union Soviétique (se classant troisième pays au monde parmi les pays pourvoyeurs d’étudiants en URSS (CIA, 1989, pp. 17-18)[2], il semble que « toutes les traces visibles » de ce passé aient été systématiquement effacées, si ce n’est quelques monuments encore debout. Il n’existe pas à l’heure actuelle dans ce pays, une seule organisation politique se définissant ou se réclamant du marxisme-léninisme, voire se reconnaissant de manière explicite de la mouvance socialiste.

[1] T. TIBEBU, The Making of Modern Ethiopia- 1896-1974, pp. 162-164 (traduction Abye Tassé)

[2] CIA Directorate of Intelligence, (1er Juillet 1989) Moscow’s Third World Educational Programs : An Investment in Political Influence.