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La « bonne religiosité » des classes moyennes musulmanes au Maghreb et en Afrique subsaharienne

Appel à contributions

Le présent appel à contributions vise à interroger la construction et la circulation des normes islamiques actuelles, diverses et concurrentielles, dans l’espace Maghreb-Afrique subsaharienne islamisée. Il s’intéresse plus spécifiquement aux « classes moyennes émergentes » comme figures influentes de ces nouvelles configurations de normes, avec une attention particulière portée aux rôles des femmes.
Face aux crises djihadistes imposées par des groupes armés, inscrits dans des logiques locales (Diallo & Degorce 2019) et ayant en commun — malgré leur multitude, leurs antagonismes ou alliances de circonstances (Bonnecase & Brachet 2013) — un langage politique de contestation de la légitimité des États (Pérouse de Montclos 2018), nombre de musulman.e.s réfléchissent, en réaction, à redéfinir les normes de leur « bonne religiosité ». Cette notion, définie par O. Roy (2014 : 266) comme « manière dont les croyants vivent leur religion », permet d’appréhender les pratiques sociales en rapport avec le religieux. Ces musulman.e.s sont confronté.e.s à un éventail élargi de ce que constitue cette « bonne religiosité » dans leur vie quotidienne, entre logiques religieuses locales et injonctions dogmatiques régionales et/ou internationales véhiculées notamment par Internet (rituels de prières, port du voile et de la barbe, rejet de l’Occident, etc.). La manière dont chacun.e se pense, se vit et se montre musulman.e, et les normes religieuses que chacun.e décide de suivre, d’inventer et d’imposer collectivement, entraînent indubitablement des clivages quant à la définition d’un « vrai islam ». Cette concurrence des normes, inhérente à toute religion, prend aujourd’hui un caractère particulier dans le contexte de la violence sous-régionale. Elle contribue à des pratiques et discours de radicalisations, toutes tendances islamiques confondues, et les acteur.e.s religieux deviennent des militant.e.s de leur propre praxis, et/ou utilisent le religieux pour conquérir de nouveaux droits sociaux, notamment en termes des droits des femmes.
L’objectif de cet appel est, alors, de comprendre les enjeux sociaux, religieux et politiques des normes islamiques contemporaines mobilisées entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne islamisée, et, plus spécifiquement, le rôle joué par les « classes moyennes émergentes » dans la construction et la diffusion de ces normes, en portant une attention toute particulière à celui joué par les femmes de cette classe sociale.
Le concept de « classe moyenne émergente » (« aspirational classes  ») peut désigner, chez les musulman(e)s en Afrique, ceux et celles qui aspirent à s’approprier certaines ressources (biens et services) dans des sociétés socialement, économiquement et politiquement très inégalitaires. Il s’agit, comme le soulignent LeBlanc et Soares (2015), d’une « définition nominaliste » de ces groupes embourgeoisés, plutôt que d’une définition marxisante basée sur une conscience de classe divisant ceux et celles qui possèdent ou non des moyens de production. Ainsi, cet ensemble regroupe à la fois les musulman.e.s qui appartiennent à l’élite économique et ceux et celles dont l’aspiration est d’y accéder (Therborn 2012), même si leurs revenus réels sont susceptibles de les ramener, à tout moment, vers la pauvreté (Ncube 2011). Dans cet appel, l’objectif est de comprendre la façon dont les populations musulmanes, issues de ces « classes moyennes émergentes », réagissent à la violence politico-religieuse actuelle au nord et au sud du Sahara, s’en affranchissent ou y adhèrent, et affichent une religiosité affirmée, cette dernière pouvant devenir un outil facilitant ou légitimant leur militantisme et/ou engagement civique. Il sera également intéressant d’appréhender les circulations des normes islamiques entre « classes moyennes émergeantes » et classes plus populaires, leurs inter-influences permettant de préciser le périmètre et les processus de distinction de chacune.
Cet appel veut également, grâce à la comparaison Maghreb-Afrique subsaharienne islamisée, rompre le clivage habituel, dans la recherche scientifique, entre ces deux zones. En effet, la recherche existante sur l’islam, faisant la jonction entre le nord et le sud du Sahara, est relativement rare et principalement centrée, ces dernières années, sur l’analyse des influences saoudiennes radicales accompagnant les pétrodollars (Grégoire & Schmitz 2000). Les thématiques de ces travaux portent majoritairement sur la diffusion de courants de pensée culturels, religieux et linguistiques, la circulation des personnes et les relations marchandes et diplomatiques entre les États. Les travaux plus anthropologiques incluent des études empiriques sur la place et le rôle de l’islam dans la mobilité associée à l’éducation, à la migration et aux diasporas, au pèlerinage et au tourisme religieux des mouvements confrériques (Lanza 2014), ainsi qu’aux échanges commerciaux (Kane 2007). Il ressort en filigrane de cet état de l’art l’idée prépondérante que l’islam d’Afrique subsaharienne est traversé par des influences extérieures qui le façonnent, lui-même n’étant que très peu source d’influence sur l’extérieur. Bien rares sont les études qui se penchent sur des comparaisons de rituels d’un pays à l’autre (Brisebarre 2004) et sur les circulations des normes islamiques du Sud vers le Nord. Cet appel, à l’inverse, veut appréhender cet espace par le biais des influences islamiques réciproques qui y sont produites aujourd’hui. Il montrera les processus communs de réislamisation de plusieurs pays de cette sous-région, les uns servant de modèles aux autres, tout en gardant des logiques historiques locales propres. Ainsi, certains articles prendront en point de comparaison plusieurs pays de la sous-région, et d’autres se centreront sur un espace ou une pratique locale tout en examinant des mouvances sous-régionales.
Cet appel, centré sur les acteur.trice.s de la « classe moyenne émergente », privilégiera (sans être forcément exclusif) les études sur les femmes de cette classe sociale comme figures centrales des nouvelles configurations de la religiosité en islam. Deux entrées pourront être envisagées : 1. les matérialités (vêtements et mode islamique comme signes de bonne religiosité, nourriture, objets rituels, etc.) ; 2. les espaces de transmission des normes de la « bonne religiosité » (lieux de formation islamique, lieux de guérison (clinique de la roqya), festivals, « salons féminins » de prière, lieux touristiques et de pèlerinage, sites Internet, etc.).

Les propositions reposant sur un travail de terrain récent venant éclairer l’un des enjeux soulignés dans cet appel seront valorisées, qu’elles soient rédigées en anglais ou en français. Les analyses des dimensions historiques, sociologiques, anthropologiques et politistes seront bienvenues.

La date limite pour l’envoi de résumés (500 mots maximum) est fixée au lundi 15 décembre 2020 à minuit (GMT+1).

Les propositions sont à envoyer à leblanc.marie-nathalie@uqam.ca et à fabienne.samson@ird.fr

Références bibliographiques :

- BONNECASE V. & BRACHET J., 2013, « Les “crises sahéliennes” entre perceptions locales et gestions internationales », Politique africaine, 130 : 5-22.
- BRISEBARRE A.-M., 2004, « Les espaces du sacrifice de l’Ayd Al-Kabîr en milieu urbain : Maghreb, Afrique de l’Ouest, Europe », Les Annales de la recherche urbaine, 96 (44-52), doi:10.3406/aru.2004.2554
- DIALLO H. & DEGORCE A., 2019, « La notion de Jihad en contexte », in A. DEGORCE, L. O. - KIBORA & K. LANGEWIESCHE (dir.), « Rencontres religieuses et dynamiques sociales au Burkina Faso », Dakar, Amalion : 297-312.
- GREGOIRE E. & SCHMITZ J., 2000, « Monde arabe et Afrique noire : permanences et nouveaux liens », Autrepart, 16 : 5-20.
- KANE A., 2007, « Les pèlerins sénégalais au Maroc : la sociabilité autour de la Tijaniyya », in E. BOESEN & L. MARFAING (dir.), Les nouveaux urbains dans l’espace Sahara-Sahel : un cosmopolitisme par le bas, Paris, Karthala ; Berlin, Zentrum Moderner Orient : 187-208.
- LANZA L., 2014, « Pèleriner, faire du commerce et visiter les lieux saints : le tourisme religieux sénégalais au Maroc », L’année du Maghreb, 11 : 157-171.
- NCUBE M., 2011, The Middle of the Pyramid : Dynamics of the Middle Class in Africa, AfDB-Market Brief.
- PEROUSE DE MONTCLOS M. A., 2018, L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ?, Paris, La Découverte.
- ROY O., 2014, En quête de l’Orient perdu. Entretiens avec Jean-Louis Schlegel, Paris, Éditions du Seuil.
- SOARES B. & LEBLANC M. N., 2015, « Islam, jeunesse et les trajectoires de mobilisation en Afrique de l’Ouest dans l’ère néolibérale : regard anthropologique », in K. TALL ET AL. (dir.), Mobilisations collectives en Afrique : contestations, résistances et révoltes, Leiden, Brill.
- THERBORN G., 2012, « Class in the 21st Century », New Left Review, 78 : 5-29.

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