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In memoriam Marc-Henri Piault

Marc-Henri Piault, Directeur de recherche honoraire au CNRS, nous a quittés le 4 novembre 2020.

Marc a commencé ses recherches d’anthropologie en Afrique de l’ouest, plus particulièrement au Niger et au Nigeria (migrations, formations politiques précoloniales, cultes de possession), il les a poursuivies en France dans les Cévennes (identité régionale, représentation culturelle), puis sur la côte sud-est du Brésil (croyances, appartenances, identités et conflits). Depuis les années 1970, il a apporté une réflexion théorique d’ethno-cinéaste à la question des outils et de l’écriture en anthropologie visuelle, traduite dans une œuvre qui se compte en films et en livres.

En 1984, après la disparition de l’équipe de Claude Meillassoux (ER225) dont il était membre, il arriva au Centre d’Études Africaines sous la direction d’Emmanuel Terray. Très tôt aux côtés de Jean Rouch, il a compris le rôle qu’allait avoir l’image dans les sciences sociales. Il est à l’origine de la fondation du Centre Audiovisuel de l’EHESS avec Jean Paul Colleyn et moi-même, et plus tard, il devenait Président du Comité du film ethnographique et de son festival au Musée de l’Homme dont il modifia le titre en l’appelant « Festival International Jean Rouch » qu’il ouvrait à de nouveaux auditoires.

Il est l’auteur de nombreuses publications internationales traduites dans six langues différentes. Il a aussi enseigné et dirigé des thèses à l’EHESS, à Paris1 Panthéon-Sorbonne, plus tard à Université d’État de Rio de Janiero.
Mais son grand œuvre réside dans la longue étude historique de terrain à Argungu (Nigeria) qui lui a permis d’éclairer les origines de l’État et de sa fondation par des bandes de jeunes guerriers « aux semelles de vent », vagabonds pillards en déshérence des successions lignagères. Une thèse totalement novatrice.

C’était un homme engagé en écologie et en politique. Dans les années 1970, nous avions monté, avec Jean-Pierre Olivier de Sardan et d’autres, le Comité Sahel pour montrer que la famine n’était pas une fatalité climatique. Plus tard, il a défendu la cause des migrants en lançant un colloque —Pour une France multiculturelle— qui érigeait un rempart critique devant les premières salves contre la migration du gouvernement de cohabitation Chirac-Mitterrand. Une entreprise mémorable soutenue par Marc Augé, Françoise Héritier, Jean-Pierre Vernant, Emmanuel Terray, Gérard Althabe, Jean Bazin… Ce fut un grand succès public accompagné de festivités musicales et gustatives ; Marc avait un sens inné de l’hospitalité joyeuse et des plaisirs de la table qu’il transposait dans toutes les situations.

Les enjeux de sa discipline lui importaient. Face l’APRAS, Association pour la Recherche en Anthropologie, qui défendait une ethnologie élitiste réservée aux « professionnels de la profession » aurait ironisé Godard, il a pris la présidence de l’AFA, Association Française des Anthropologues, qui s’est ouverte aux jeunes chercheurs, aux non statutaires… à tous ceux qui dans les musées, les régions, les services du patrimoine, développaient des pratiques ethnologiques.

Il aimait les paradoxes et les traditions, la séduction et les saillies abruptes, la nature et les villes, les voyages et son fauteuil, les livres et la paresse au soleil. Et en absolu, l’amitié qu’elle passe par l’harmonie d’un a cappela ou par les contrariantes cacophonies. Avec sa drôlerie percutante, sa générosité exceptionnelle, il avait une présence unique qui nous rassurait et nous portait par son sens profond de la liberté. Tout s’ouvrait avec Marc, un rire sur le seuil.
« Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants » disait Cocteau.

Nous nous associons à la peine de sa femme Patricia Birman et de ses enfants Aniès et Fabrice.

Eliane de Latour

Marc Piault