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In memoriam Michel Aghassian

Michel Aghassian (1931-2021)

Hommages à Michel

- Fançois Pouillon (IMAF) :

« Michel Aghassian, c’est d’abord un personnage ». Ainsi commençait l’intervention empreinte de lyrisme que Marc Augé prononça en 1984, devant l’Assemblée des enseignants de l’EHESS, pour gagner sa promotion à un poste de Maitre de conférences. Cela n’allait pas de soi, car l’Ecole était alors à un tournant, celui de la « normalisation », or Michel n’était pas vraiment un « chercheur ». Mais la cause fut entendue car il était connu de tous, apprécié pour son urbanité et respecté pour sa compétence. Et se respirait encore avec lui l’atmosphère du temps où Fernand Braudel disait qu’il se faisait gloire de recruter « des Bachi-Bouzouk ».
Nous ne savions rien des douleurs de la diaspora qu’il avait traversées car c’était un homme discret. Né Bulgare, il était passé, comme beaucoup d’autres intellectuels migrants, par les Langues O’ puis, par amour des livres, par des diplômes de documentaliste-bibliothécaire. Et il avait été recruté, dès 1963, à ce qui était encore la VIe section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, dans une unité de documentation africaniste, le CARDAN, où Clemens Heller, alors bras droit de Fernand Braudel, plaçait volontiers des réfugiés d’Europe de l’Est. Resté longtemps, pour cause de nationalité étrangère, dans des emplois précaires de vacataire ou d’associé, il finit par être titularisé en 1978 comme chef de travaux, un corps d’assistant-fonctionnaire aujourd’hui éteint. Il avait alors rejoint le Centre d’Etudes Africaines de Georges Balandier.
Au Bd Raspail, nous avons longtemps partagé le même bureau, et travaillé ensemble au cycle de formation africaniste, la FRAN, qui accueillait la cohorte de « diplômitifs » et de jeunes doctorants, souvent Africains, qui transitaient par l’Ecole. C’est là qu’il exerça une fonction essentielle, dans l’orientation et l’encadrement des étudiants pour la construction de cet ornement scientifique de haute importance pour la crédibilité d’un texte, la bibliographie.
Michel en avait une conception assez particulière et pourtant la seule convenable : car il ne s’agissait pas pour lui d’accumuler les références dans des listes interminables, sans relief et sans intérêt. Il s’attachait au contraire à repérer le petit nombre de références essentielles dont découlent toutes les autres, selon les auteurs, les régions, les périodes historiques, les disciplines concernées. C’est ainsi qu’il hantait littéralement la bibliothèque, épluchant les revues et les ouvrages pour repérer chaque fois ce petit bouquet de textes importants où devait s’inscrire une recherche.
À suivre ainsi les uns et les autres, à les précéder plutôt, par des enquêtes personnelles, il s’était constitué, sans y faire de terrain (il inscrivit un moment une thèse sur « Les Russes et l’Afrique »), une vraie culture de sciences sociales sur le continent africain. Mis régulièrement à contribution pour les Cahiers d’Etudes Africaines, il accompagna l’édition des volumes de la collection « Dossiers Africains » que Marc Augé et Jean Copans dirigeaient alors chez Maspero.
S’il n’était pas « chercheur » donc, c’était un enseignant à part entière, et il mettait dans cette mission un dévouement, une patience, une égalité d’humeur qui lui attiraient l’affection des étudiants et l’amitié des collègues. Outre son professionnalisme, sa disponibilité et son humour en firent une figure attachante de l’Ecole à l’époque où celle-ci était encore attachante. Françoise Terrioux, qui assura longtemps, de façon tout aussi personnelle, le secrétariat du Centre d’études africaines, l’appelait « Michka ». Pour nous c’était « l’Agha » - un titre de dignitaire ottoman : pour un Arménien, un comble ou… une consécration !
Je ne parle là que d’une tranche de vie. De sa vie antérieure, il avait rapporté quelque chose de désabusé, sans rancœur. L’africanisme fut sans doute pour lui une manière d’aller au plus loin de tout cela. Mais si, sur le tard, il rejoignit un séminaire spécialisé sur les études arméniennes pour s’y recentrer un peu, je ne l’imagine pas y avoir développé un chauvinisme identitaire.
Nous aperçûmes son épouse, ainsi que leur fille, aujourd’hui disparue. Ils se séparèrent sans se perdre de vue. Michel habitait Porte d’Orléans. Je ne suis jamais allé chez lui mais, sans être un familier, ce fut un véritable ami.

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- Wladimir Berelowitch (CERCEC) :

Quiconque a côtoyé Michel Aghassian, de près ou de loin, gardera, bien évidemment, le souvenir d’un homme, d’un collègue, extraordinairement gentil et serviable. Mais en réalité, il fut bien plus que cela : il était bon. Sa bonté était telle, en effet, qu’elle s’imposait à vous dès votre premier contact avec lui, car toute sa façon d’être, de s’exprimer, de vous aborder, l’exhalait à chaque instant. La bienveillance envers autrui n’était pas, chez lui, ou pas seulement, un impératif catégorique chrétien, elle coulait pour ainsi dire de source. De quel meilleur confort pouvait-on rêver dans une relation humaine, fût-elle scientifique ?
Or, ce confort, Michel Aghassian le prodiguait généreusement à tous ceux et celles qui arrivaient dans la maison mère de l’École. Le moment où j’eus la chance d’y être élu, j’avais, comme il est normal, le sentiment d’arriver en culottes courtes dans une institution qui tenait à la fois du temple et du salon aristocratique. L’effet qu’elle produisait sur les nouveaux-venus, étudiants ou enseignants entrants, ne pouvait être, au mieux, qu’intimidant. Or cette maison si pétrie de snobisme réussissait en même temps le tour de force d’être ouverte, accueillante et anhiérarchique, car entièrement dévouée à un savoir porté aux nues, lequel, du même coup, tout en gardant son caractère inaccessible, s’ouvrait pour ainsi dire à n’importe quel civil venu de la rue. Ce trait, qui constitue, ou en tout cas constituait, une des marques de fabrique de l’École, faisait partie de son idéologie officielle. Mais si cette idéologie fut si sympathique et, finalement, efficace, c’est grâce, justement, à des caractères comme Michel Aghassian qui la mettait d’autant mieux en pratique qu’elle correspondait réellement à sa nature profonde. Car c’est bien grâce à des personnes comme Michel que les néophytes du temple pouvaient s’y couler en toute béatitude, immergés qu’ils étaient dans une bienveillance et un intérêt a priori.
C’est ici qu’il faudrait toucher mot de ses recherches bibliographiques. Elles étaient, en plus du reste, dans sa vie intellectuelle et sociale, un outil privilégié de contact. Doté d’une très vaste curiosité et d’une non moindre érudition, il aimait beaucoup naviguer entre les continents anthropologiques comme un poisson malicieux. À une époque, où la vie de l’École était grandement secrétée, renouvelée dans les couloirs, les ascenseurs et la cafétéria, les rencontres avec Michel, quand on le croisait fortuitement en ces occasions, tournaient toujours autour d’une de ces références bibliographiques dont il avait le secret, qui l’avaient particulièrement intéressé et qui, tantôt, touchaient à ses domaines privilégiés de compétence, auquel cas il faisait en sorte d’y impliquer votre propre aire culturelle, qui, mieux encore, concernaient directement votre aire culturelle ou qui, encore mieux tressaient plusieurs aires à la fois : c’est ainsi que le thème des Russes et l’Afrique, des Russes en Afrique et des Russes sur l’Afrique, qu’il affectionnait, alimentèrent nombre de nos conversations.
En ces années 1980-90 que j’évoque, les aires culturelles de l’École étaient en même temps hautement valorisées et avaient aussi le sentiment, probablement injuste, d’être encore trop négligées. Ce qui les liait d’une sorte de solidarité point du tout agressive et qui prêtait un parfum particulier à ces contacts intercontinentaux, à ces comparaisons interculturelles à n’en plus finir qui, là aussi, étaient une des meilleures marques de fabrique de l’École. Ce n’est pas déformer l’histoire que de dire que Michel Aghassian, malgré toute sa discrétion et sa modestie, fut un excellent artisan, au sens fort et premier du mot, de ce qu’on a appelé l’« esprit de l’École ».

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- Jean-Claude Penrad (EHESS-IMAF) :

C’est en 1969, alors que Flora Petit et Georges Balandier m’avaient fait bénéficier d’une première vacation pour mettre un peu d’ordre dans la bibliothèque du CEAf, rue de la Beaume, à Paris, que j’ai croisé Michel pour la première fois. Ce n’était pas près d’une machine à café mais devant une photocopieuse. Il affichait une belle prestance, une concentration de musicien dans son travail et un calme rehaussé de son léger sourire charmeur quand il se tournait vers ses interlocuteurs. Son regard était celui de la générosité, celui du partage sans contrainte, sans rapport de forces, empreint de délicatesse, simplement.
Il travaillait alors pour le CARDAN (Centre d’analyse et de recherches documentaires pour l’Afrique Noire) financé par la MSH (Maison des Sciences de l’Homme). Avec passion il voyageait dans les documents, alors que lui-même physiquement ne se déplaçait pas vers les régions dont il parlait en toute érudition, en alimentant avec constance un savoir encyclopédique qu’il ne cessera d’enrichir tout au long de sa vie.
Pendant des années, avec d’autres, méthodiquement, il contribua à cette somme documentaire, longtemps incontournable, publiée conjointement en anglais (« African Abstracts » sous la direction de Daryll Forde) et en français (« Analyses africanistes » éditées par Mouton et Cie). Ces publications annuelles, présentes dans les meilleures bibliothèques, et les fiches qui les composaient étaient consultées par la plupart des chercheurs et étudiants désirant se tenir informés de l’actualité des publications sur l’Afrique et de l’état de l’art dans les domaines qu’ils exploraient. Cet investissement documentaire sera poursuivi pendant des années au Centre d’Etudes Africaines de l’EHESS, en coopération avec le MRAC (Musée Royal de l’Afrique Centrale) à Tervuren.
Son goût pour le dialogue avec les étudiants se déploiera notamment avec la prise en charge de la FRAN (Formation à la Recherche en Afrique Noire) initialement créée par un collectif de chercheurs du CEAf. Chaque année, il animera avec bonheur ce séminaire pluridisciplinaire en invitant nombre de collègues investis sur des terrains variés en permettant ainsi de former de nouvelles générations en lien permanent avec les recherches qui se font, années après années. Après son élection comme maître de conférence à l’EHESS, il poursuivra cet engagement. Il trouvait un vrai bonheur dans ces relations qu’il construisait avec les étudiants et avec les chercheurs qui le sollicitaient continuellement dans le cadre de leurs travaux. Il passera le relai de la FRAN en 1995. Au début, avec Claude Fay (jusqu’en 1998) et surtout avec Alain Gascon (jusqu’en 2009), puis, selon les années, avec d’autres, je poursuivis jusqu’en 2013 cette œuvre de formation à la recherche par la recherche. La FRAN deviendra les SéFRA (Séminaires de Formation à la Recherche en Afrique) à partir de 2003. Au cours de ces dix-sept années, j’ai poursuivi ce renouvellement permanent des thématiques abordées dans les SéFRA, dans la continuité de ce que Michel avait réalisé, en prise directe avec l’actualité de la recherche, en maintenant le dialogue avec lui et en lui demandant à l’occasion d’intervenir notamment lors du développement des recherches sur l’islam en Afrique. En effet, il avait alors produit une recension bibliographique argumentée sollicitée par Denys Lombard, alors Directeur des Aires culturelles à l’EHESS, dans le cadre du groupe islam périphérique constitué afin d’impulser un regain d’intérêts pour des mondes musulmans géographiquement éloignés des centres historiques de l’islam.
C’est à cette époque que Michel, en explorant des sources anciennes attestant de l’importance des commerçants arméniens sur les routes de la soie, va mettre autant d’énergie qu’il l’avait fait pour l’Afrique pour documenter ces facettes peu connues de l’histoire des communautés arméniennes . Il était jusque-là resté très discret sur cette intimité arménienne qui le constituait. Du fait de ma familiarité avec le Moyen-Orient et de configurations qui nous rapprochaient, nous échangions sur ces questions sensibles et douloureuses du fait de l’actualité politique et notamment du génocide des Arméniens perpétré par les Turcs, il y a cent ans. C’est dans ces moments de fréquentation de nos jardins secrets que j’ai intimement compris la complexité sensible de sa personne. Son père violoniste talentueux donnant des cours de musique à Plovdiv en Bulgarie, son passage à Beyrouth, refuge complexe de nombre d’Arméniens rescapés et marqués par l’errance, son passeport iranien et sa difficulté à obtenir la nationalité française malgré son intégration remarquable, la fin de vie de sa mère à Saint-Raphaël et d’autres douleurs familiales intenses sont autant de facettes importantes de ce qui l’a constitué et que sa pudeur extrême maintenait dans son sanctuaire intérieur.
Michel fut pour moi une référence morale, un érudit méticuleux, un collègue généreux, un compagnon de route magnanime dans le tumulte du monde. Et vint le temps ou l’absence se travestit en souvenirs.