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« Après l’effondrement. Institutions, corps et champs pris dans les changements de régimes brutaux »

Appel à communications pour la Section Thématique 14 du prochain congrès l’AFSP

 Envoyer les propositions, avant le 8 décembre 2023, aux deux adresses suivantes : choukri.hmed@u-paris.fr et florence.brisset-foucault@univ-paris1.fr


Argument :

Alors que les causes des changements de régime subits ont fait l’objet de nombreux travaux et alors que les périodes critiques ont été au coeur des préoccupations de la science politique française, force est de constater que le chantier de la sociologie de « l’après » a été largement négligé. La ST a pour objectif de faire dialoguer les travaux qui permettent justement de penser ces situations qui dérogent aux routines et procédures institutionalisées de l’alternance. Les communications s’appuieront sur un matériau empirique dense et prendront pour objet les configurations sociales issues d’évènements qualifiés de révolution, de coup d’État, de prise de pouvoir par des groupes rebelles, de libération, d’indépendance, mais aussi d’invasion étrangère ou d’effondrement de la démocratie. Qu’est-ce qui change, qu’est-ce qui demeure dans les différents recoins de l’État et de la société, et comment l’expliquer ? Quelles sont les luttes sociales annexes qui se jouent, et parfois se soldent, à l’aune de ces changements politiques majeurs ?

Les communications pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants :

1. Ethnographie des moments d’effondrement
Ce premier axe invite à prendre au sérieux la question des circonstances matérielles et affectives des changements de régimes subits. Si la sociologie des situations révolutionnaires (Bennani-Chraïbi et Fillieule, 2012) comme la « consolidologie » (Guilhot et Schmitter, 2000) ont permis de mieux saisir les causes et les contextes de ces transformations brutales des régimes politiques, peu de travaux ont jusqu’ici pris le soin de renseigner empiriquement la question de la désobjectivation des institutions (Dobry, 2009, voir cependant Gourisse, 2010). Quel que soit le cas considéré, l’effondrement d’un régime passe par la disparition brutale d’institutions et avec elles les insignes, les symboles, les catégories et la phraséologie caractéristiques du temps révolu. Quelles formes concrètes prend cet effondrement ? Quels types de matériaux sociologiques permettent de l’informer ?

2. Les effets des changements brutaux sur l’administration
Que se passe-t-il dans les différents rouages de l’administration lorsqu’un régime politique s’effondre brutalement ? Cet axe vise à plonger au coeur de différents services de l’État, afin d’explorer les réverbérations du changement politique dans le champ bureaucratique (voir Klaus 2017). Dans quelle mesure la bureaucratie se politise-t-elle ? Différentes configurations existent, des fuites et purges massives au statu quo en passant par la création de nouvelles institutions donnant lieu à l’apparition d’agents de l’État dont les capitaux sont différents de ceux des fonctionnaires de l’ancien régime (Heurtaux 2018). Ces conflits de légitimité, ajustements et hystérésis, la permanence ou le changement des pratiques, des outils et des cultures professionnelles de l’État (bref, la mesure de processus d’institutionnalisation) seront au coeur de cet axe.

3. Les effets des changements de régime brutaux sur la société
Dans quelle mesure, et de quelles manières, le changement social est-il articulé au changement politique ? Peut-on repérer des homologies entre les bouleversements des hiérarchies internes au champ politique, et celles de champs distincts (voir pour le champ scientifique Raymond 2019) ? Il importe de ne pas réduire ces changements au politique, et de les étudier dans toute leur épaisseur. Une focale sur les échos sociaux des changements de régime politique permet aussi d’interroger les temporalités du changement social (a-t-il été initié en amont de la chute du régime ?). On encourage aussi dans cet axe à documenter les échos des changements de régime brutaux dans les périphéries géographiques et politiques et dans les espaces ruraux (Hegland 2013). C’est, enfin l’analyse des effets potentiels des changements de régime sur les intimités et les trajectoires sociales individuelles, qu’on cherchera à promouvoir dans cet axe (Joris 1991, Rahal 2022).

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After the collapse. Institutions, bodies and fields caught up in sudden regime changes

While the causes of sudden regime change have attracted a lot of academic attention, and whereas times of crisis have been at the heart of French political science, the sociology of the ’aftermath’ has been largely neglected. The aim of this panel is to bring together research on situations that depart from the routines and institutionalised procedures of political alternation. Papers will be based on dense empirical investigations and will focus on the social configurations resulting from events described as “revolution”, “coup d’état”, seizure of power by rebel groups, “liberation”, “independence”, but also foreign invasion or the collapse of democracy. What changes, what remains in the various corners of the State and society, and how can this be explained ? What are the ancillary social struggles that are played out, and sometimes unfold, in the light of these major political changes ?

Papers may focus on one or more of the following themes :

1. Ethnography of moments of collapse
This first strand invites to take seriously the question of the material and emotional circumstances of sudden regime changes. While the sociology of revolutionary situations (Bennani-Chraïbi and Fillieule, 2012) and ’consolidology’ (Guilhot and Schmitter, 2000) have enabled us to gain a better grasp of the causes and contexts of sudden regime change, to date, few studies have empirically addressed the question of the “de-objectification” of institutions (Dobry, 2009, for an exception see Gourisse, 2010). Whatever the case under consideration, the collapse of a regime involves the sudden disappearance of institutions and with them the insignia, symbols, categories and phraseology characteristic of the “ancien régime”. What concrete forms does this collapse take ? What kind of sociological material can we use to document it ?

2. The effects of sudden change on the administration
What happens in the various corners of the administration when a political regime suddenly collapses ? The aim of this section is to delve into the heart of various government departments in order to explore the reverberations of political change in the bureaucratic field (see Klaus 2017). To what extent does bureaucracy become politicised ? Different configurations exist : massive desertion of civil servants, purges, status quo, promotions and demotions, or the creation of new institutions giving rise to the appearance of state agents whose capital is different from that of the civil servants of the old regime (Heurtaux 2018). The conflicts of legitimacy, dynamics of adjustment and hysteresis, the permanence or change of practices, tools and professional cultures of the State (in short, the evaluation of institutionalisation processes) will be at the heart of this axis.

3. The effects of abrupt regime change on society
To what extent, and in what ways, is social change linked to political change ? Can we identify homologies between the disruptions in hierarchies within the political field and those in distinct fields (see Raymond 2019 for the scientific field) ? It is important not to interpret these social changes as mere reflections of political logics, and, on the contrary, to study them in all their social depth. A focus on the social echoes of regime change also allows to question the temporality of social change (was it initiated before the fall of the regime ?). This line of research also wishes to encourage to document the echoes of brutal regime change in the geographical and political peripheries of a given national territory, and in rural areas (Hegland 2013). Finally, it is the analysis of the potential effects of regime change on intimacy and individual social trajectories that we will seek to promote in this strand (Joris 1991, Rahal 2022).


Références / References

 BENNANI-CHRAÏBI Mounia et Olivier FILLIEULE, « Retour sur les situations révolutionnaires arabes », Revue française de science politique, vol. 62, n° 5-6, octobre-décembre 2012.

 DOBRY, Michel. Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles. Presses de Sciences Po, 2009.

 GOURISSE Benjamin, L’Etat en jeu. Captation des ressources et désobjectivation de l’Etat en Turquie (1975-1980), Thèse de doctorat en science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2010.

 GUILHOT, Nicolas, et Philippe C. SCHMITTER. « De la transition à la consolidation. Une lecture rétrospective des democratization studies », Revue française de science politique, vol. 50, no. 4-5, 2000, p. 615-632.

 HEGLAND Mary Elaine, Days of Revolution. Political Unrest in an Iranian Village, Redwood City, Stanford University Press, 2013.

 HEURTAUX Jérôme, « Downgrading and Recycling the Elite of a Fallen Regime. Ben Ali’s Political Elite Facing Tunisian Revolution », Historical Social Research, vol. 43, n°4, 2018, p. 98-112.

 JORIS Lieve, Danse du Léopard, Paris, Actes Sud, 2002 (ed. originale 2001).

 KLAUS Enrique, « La restauration autoritaire au prisme des instruments de propagande. Le cas de l’agence Tunis Afrique Presse (TAP) », Politique africaine, 146, 2017, p. 49-71.

 RAHAL Malika, Algérie 1962. Une histoire populaire, Paris, La Découverte, 2022.

 RAYMOND Candice, « Committed Knowledge : Autonomy and Politicization of Research Institutions and Practices in Wartime Lebanon (1975-1990) », in Richard Jacquemond and Felix Lang (dir.), Culture and Crisis in the Arab World, Londres, NY, IB Tauris, p.73-102.
Florence Brisset-Foucault