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Anthropologie comparative du Sahel occidental musulman (Sénégal, Mauritanie, Mali...)

Séance du 13 décembre 2023, de 10h30 à 12h30
Campus Condorcet, Bâtiment de Recherche Sud, salle 3.122 (3e étage), Aubervilliers


 Jean Schmitz
(IRD, retraité / IMAF),


Des briques en ciment aux cafetières italiennes. Matérialité des rapports Afrique-France entre condition postcoloniale et diasporas


Résumé

Dans les années 2014-2016 les violences djihadistes au Sahel connaissent un tournant. À partir de 2015, la crise du Nord-Mali (AQMI) commencée en 2012 s’est déplacée vers la zone des trois frontières Mali/Burkina/Niger. Simultanément, au Nigeria, le mouvement Boko Haram s’est implanté dans deux zones périphériques, aux frontières du Cameroun et du lac Tchad. Maintenant, la vision sécuritaire du « djihad mondialisé » imputé soit à Al-Qaida soit à l’État islamique (Daech) fait place au « djihad local » issu des tensions entre agriculteurs et éleveurs.
Des événements récents dans ces espaces (Chibok, le « blocus » de Boni, Djibo…) renvoient à une durée plus longue, celle des révolutions musulmanes du XVIIIe siècle et des djihads du XIXe siècle (Ware 2014 : Lovejoy 2016). En effet, ce déplacement du djihad montre qu’il ne s’effectue pas au centre mais aux extrémités des formations musulmanes impériales du XIXe siècle, le califat de Sokoto (Nigeria) et l’État d’al-Hâjj Umar (Mali) : des no-man’s land d’inter-razzia et de capture d’esclaves pour la traite et la mise au travail dans les « plantations » précoloniales d’Afrique de l’Ouest. Plutôt qu’à une simple répétition du passé on assiste à une reprise du cycle de promotion sociale des subalternes par l’islam, élargi sur le plan des acteurs (Schmitz 2022).
Car entre les deux époques, c’est en raison des dynamiques de ces zones transfrontalières au cours du XXe siècle que l’héritage entre djihads anciens et actuels ne s’effectue pas directement mais à la périphérie. Les frontières linéaires modernes ayant recouvert et invisibilisé ces espaces interstitiels, ces derniers ont été progressivement saturés par la fuite des populations en quête de terre, l’intensification et la sédentarisation agricole promue par la colonisation, d’abord, et le développement, après les indépendances. Cela, avant que les sécheresses des années 1970-1980 appauvrissent les éleveurs en mettant en tension les relations agro-pastorales et les rapports entre pasteurs sahariens et sahéliens. Ainsi, dans les années 1990, la crise du « tutorat pastoral », fondement de la complémentarité agriculteur/éleveur au Mali et au Burkina et l’insécurité des coupeurs de route amenant à la « banditisation » des zones frontalières à l’Est – Nigeria-Nord Cameroun et Nigeria-Niger – firent le lit à bas bruit au basculement de ces espaces dans le djihad actuel.


Bibliographie

Botte, Roger, Boutrais, Jean. & Schmitz, Jean, eds, 1999, Figures peules, Paris, Karthala (“Hommes et sociétés”).
En ligne.

Lovejoy, Paul, A., 2015, « Les empires djihadistes de l’Ouest africain aux XVIIIe-XIXe siècles », Cahiers d’Histoire. Revue d’histoire critique, 128 : 8-103. En ligne.

Lovejoy, Paul, A., 2016, Jihad in West Africa in the Age of Revolution 1785-1850, Ohio University Press.

Schmitz, Jean, 2022, « Jihâd, soufis et salafistes ou les flux et reflux de l’émancipation islamique (XVII-XXe siècle) », in J. Schmitz, A. W. Ould Cheikh &, C. Jourde, (dir.), Le Sahel musulman entre soufisme et salafisme : subalternité, luttes de classement et transnationalisme, Paris, Karthala-IISMM : 31-77.

Ware, Rudolph, T., 2014, The Walking Qur’an : Islamic Education, Embodied Knowledge, and History in West Africa (Islamic Civilization and Muslim Networks), University of Carolina Press.


Programme du séminaire