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Un humaniste arabe dans la Renaissance italienne. Confrontations et interactions entre deux mondes culturels

Séminaire de Houari Touati, directeur d’études, EHESS (IMAF).

Année universitaire : 2023 / 2024
Périodicité : 1e et 3e lundi, de 16h30 à 18h30
Localisation : Campus Condorcet-Humathèque, salle 2.06, Cours des humanités, 93300 Aubervilliers
Calendrier : Du 16 octobre 2023 au 17 juin 2024

NB : la séance du 4 décembre se déroulera en salle 1.17


Présentation :

Comment peut-on être un humaniste lorsqu’on est un lettré extra-européen et transplanté dans le contexte de la Renaissance italienne ? Sans doute en confrontant les deux mondes socioculturels auxquels on participe : celui duquel on vient et celui auquel on accède. Jean-Léon l’Africain permet de vérifier cette assertion à travers son expérience d’écriture échelonnée entre Rome, Viterbe et Bologne sur une dizaine d’années en 1518 et 1527. Que cette écriture ait revêtu la forme littéraire du recueil biographique, du traité de métrique, de la liste lexicale et de la description cosmographique l’a indéniablement inscrit à l’horizon de ce qu’il est convenu d’appeler l’humanisme philologique. L’intelligibilité des œuvres réalisées est inséparable de leur contexte d’élaboration et de leur inscription dans l’espace de la nouvelle culture humaniste en train de se frayer une voie en Europe à partir de l’Italie. Tout porte la marque de la nouveauté : la biographie n’est pas devenue un objet de curiosité intellectuelle en Europe avant que l’humanisme n’en ait fait l’un de ses grands modèles d’écriture à la façon dont Leonardo Bruni a indiqué la voie. La cosmographie, quant à elle, n’a pas su faire dans cette même Europe un usage du monde qui corresponde à sa peinture réaliste avant que le Quattrocento ne s’en empare, à l’appui de nouveaux concepts et de nouvelles façons de penser dont on décèle trace dans la Descrittione dell’Africa de Jean-Léon l’Africain, lorsqu’elle met en œuvre le concept d’humanité (humanità) et qu’elle le décline à travers les significations qui sont les siennes dans l’humanisme cicéronien tel qu’il est reçu par les humanistes italiens depuis l’époque de Coluccio Salutati. Selon cette logique d’hybridation culturelle et intellectuelle, Jean-Léon l’Africain n’a hésité dans son recueil biographique à s’emparer du concept d’humanista pour l’appliquer à une catégorie de lettrés et de savants arabes dont il s’est proposé de faire le portrait à ses lecteurs italiens et européens. De même, à travers sa Grammatica, il a actualisé une préoccupation qui est au cœur de l’humanisme rhétorique, c’est-à-dire de l’expression dominante de l’humanisme italien et de ses extensions européennes. La partie métrique et la partie lexicographique qui en subsistent portent en elles l’accès à une connaissance de la langue arabe qui réponde à une exigence intellectuelle plus profane et religieuse, en renversant un ordre de perception ancré dans l’ancien monde latin médiéval, sans pour autant parvenir à se défaire de ses visées sotériologiques, reformulées sous la forme d’un idéal d’harmonisation entre scientia humanitatis et scientia divinitatis que l’humanisme italien a poursuivi depuis Pétrarque. Voilà qui conduit le séminaire à considérer l’œuvre de Jean-Léon l’Africain, ou ce qui en est préservé, non point comme une addition de pièces de circonstances, mais comme un dispositif discursif dont la cohérence et l’intelligibilité ne peuvent être mises en lumière qu’en démêlant ses adhérences et, donc, en le restituant à ses conditions sociohistoriques de production, d’énonciation et de diffusion, le tout saisi dans un même mouvement de pensée puisant son inspiration dans l’histoire intellectuelle, l’histoire culturelle, la sociologie des textes et l’esthétique de la réception.


CONTACT :
houari.touati@ehess.fr