IMAF - Institut des mondes africains


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Axe 1 : Fabrique et circulation des savoirs

Cet axe de recherche se veut la synthèse des approches consacrées à l’épistémologie des études africaines ou orientales. Il s’agit ici d’explorer les pratiques qui permettent, ou ont permis, l’élaboration d’un savoir sur l’Afrique, au sud et au nord du Sahara – et ce de la façon la plus concrète possible puisqu’on s’intéressera aussi à la matérialité des documents mobilisés dans cette élaboration. Nous nous penchons avant tout sur les pratiques d’écriture – et là nous ne pensons pas seulement à la production des textes académiques, mais à toutes les écritures « ordinaires » qui se sont succédé en amont de ces textes : notes, journaux, correspondance, etc. Nous nous interrogons aussi sur ce qui, dans l’écriture scientifique, porte la trace des souvenirs littéraires ou artistiques de ceux qui la produisent. De plus, aux côtés des travaux savants et de leurs entours, nous considérons des productions dites « littéraires ». On peut évoquer notamment l’incorporation par certains écrivains (Nerval, Chateaubriand, Lamartine…) d’éléments estampillés comme « orientaux », et cet intérêt pour l’« ethnographie » des écrivains a évidemment à voir avec un intérêt pour l’écriture savante. Plus globalement, la question est de savoir comment s’élaborent l’observation d’une société locale – présente ou passée – et sa restitution sous forme de récit. Les textes vernaculaires publiés et traduits par les anthropologues ou les historiens constituent un autre fait d’écriture sur lequel nous comptons nous pencher. Il s’agirait d’évaluer les choix stylistiques auxquels ils ont procédé, ainsi que tout l’impensé, idéologique, esthétique, etc., qui a informé leurs choix. Il faudra poursuivre également l’analyse généalogique et critique des savoirs académiques sur l’Afrique ; sur ce point, on s’attachera d’une part à la période récente, postérieure aux années 1960, à partir notamment des archives de chercheurs comme Raymond Mauny ou Yves Person ; d’autre part, à la période de l’Entre-deux-guerres, où une ethnologie française largement africaniste commence à s’institutionnaliser. Attentifs à l’écriture, nous le serons aussi parce que les sociétés que nous étudions produisent elles aussi de l’écrit. Bien sûr, elles passent généralement pour des sociétés d’oralité, et nous comptons bien prendre en compte les traditions orales dont elles sont porteuses, mais l’écriture est depuis trop longtemps présente en leur sein pour que les écrits sur lesquels se penchent leurs lettrés n’interfèrent pas avec ces éléments d’oralité. L’influence, sans doute ancienne, des poésies arabes archaïques sur les poésies orales du Sahel et du Sahara n’en offrant qu’un exemple parmi d’autres ; et on sait aussi tout ce que, dans ces mêmes régions, les traditions d’origine des différents groupes doivent au texte coranique ou à des écrits arabes médiévaux (Al Masoudi ou autres).

En tout cas, oraux ou écrits, les différents supports de mémoire seront évalués dans leurs réélaborations successives, leurs différentes versions devant être considérées non comme les avatars d’une transmission imparfaite, mais comme des objets à considérer pour eux-mêmes et à contextualiser pour percevoir les enjeux qui sous-tendent ces remaniements. Pour ce qui concerne en particulier les sources historiques, il ne s’agira pas seulement d’informer à partir d’elles une période ou un thème, mais plutôt de les déconstruire afin de mettre en évidence des méthodes d’écriture et de réécriture et de faire apparaître à terme les groupes sociaux spécialisés dans la conservation et la transmission de la mémoire, qu’elle soit écrite, orale ou iconographique (clercs/lettrés, artisans, musiciens, photographes…). Cette démarche s’accompagnera d’une approche documentaire qui consistera à recueillir sur le terrain des corpus de chants, poèmes et traditions orales, des textes, offrant une version non-officielle de l’histoire. Concernant les manuscrits, l’intérêt se portera à la fois sur les textes et sur leur fabrication, leur circulation, leurs lieux de conservation, ou encore la constitution de bibliothèques. Plusieurs projets ayant trait à ce thème de recherche sont déjà en cours et appelés à se développer. Un premier projet porte sur les manuscrits éthiopiens, et doit déboucher sur l’établissement d’une codicologie éthiopienne, notamment en analysant des processus tels que la mise en compilation des textes historiographiques ainsi que les enrichissements des textes lors des échanges entre transmission orale et mise par écrit. Un autre consiste à approfondir l’analyse et la comparaison des récits historiographiques (« annales », « chroniques »…) produits par les sociétés africaines dès l’époque médiévale, des « chroniques » de certaines villes Swahili au tarikh de Tombouctou. De la même manière, un programme d’édition critique de textes écrits en arabe par des lettrés sénégalais ou maliens est en cours. De même encore, et pour une Afrique plus australe, un projet déjà en cours sur les usages de l’écriture par les chefferies Ndembu en Angola (XVIIe-XXe siècles) sera poursuivi, et ce projet implique lui aussi un travail d’édition de textes vernaculaires, en l’occurrence des archives liées à l’exercice du pouvoir. Dans tout cela, on sera attentif à la matérialité des supports du savoir, telle qu’elle se présente localement et telle qu’elle se présente à l’arrivée : codex, manuscrits, archives ; portails de mise en ligne, etc. Notre attention aux faits d’écriture nous portera, en effet, à considérer les effets de l’utilisation de nouveaux outils (internet, etc.) sur la fabrication, la diffusion et le stockage de nos productions scientifiques, avec tout ce que cela implique sur leur forme et leur contenu.

En un mot, on sera attentif à la genèse de tous ces textes, à leurs variations, à leur être matériel, ainsi qu’aux valeurs que leur assignent leurs producteurs et leurs consommateurs. Étant entendu qu’il s’agira aussi bien de textes produits ici que de ceux qui sont produits là-bas, où nos travaux prennent leur source. Et ce d’autant plus qu’il n’est pas question, pour les productions locales, de se limiter à celles que nous aurions tendance à caractériser comme « traditionnelles ». Ainsi, on s’intéressera aux écrivains et artistes maghrébins ou africains qui, dès le début du XXe siècle, ont voulu s’inscrire dans des mouvements de pensée assez vastes pour leur permettre de sortir de l’échelle locale ou du tête-à-tête avec la puissance coloniale, et dont les productions s’inscrivent aujourd’hui dans le marché international de l’édition. On se posera en particulier la question de savoir quelles pratiques scripturaires et artistiques innovantes ont été mises en œuvre dans ce cadre. Les domaines de savoir ainsi explorés ne relèvent d’ailleurs pas seulement de l’histoire et de l’anthropologie, car on compte s’intéresser de la même manière au sort du savoir archéologique. En particulier, on s’interrogera sur les articulations contemporaines entre l’archéologie et l’histoire dans les pays maghrébins. Comment les strates anciennes et récentes, faites d’un passé antéislamique et colonial, ont-elles été réinvesties par les représentants des nouvelles archéologies nationales et indigènes ? Qu’est-il fait aujourd’hui, dans des pays majoritairement arabo-musulmans, des traces matérielles laissées par des civilisations antiques célébrées notamment par Carcopino ou Renan ? Qu’est-ce que cette question peut nous apprendre sur le rapport des sociétés postcoloniales à leur passé colonial, ou à des périodes antérieures à l’islam ? On pense en particulier aux documents antiques qui étaient précisément ceux que le colonisateur mettait en exergue, ou aux traditions populaires qui faisaient le fond de commerce de l’orientalisme. D’une manière générale, on aura à se demander comment les intéressés se réapproprient – qu’ils le déconstruisent ou le prennent à leur compte – le savoir que la colonisation a élaboré à leur sujet. On peut se demander, par exemple, comment les Kabyles, les Dogons ou les Touaregs reprennent le savoir archéologique, ethnographique ou linguistique qui les concernent, comment ils l’utilisent dans la réécriture de leur histoire, et comment ils veulent, dans ce cadre, peser sur l’évolution des sciences humaines, aussi bien au plan international que dans leurs pays respectifs. Dès lors que nous parlons d’archéologie, il importe de considérer le rôle que les pays concernés lui font jouer dans une optique de valorisation touristique ou patrimoniale (songeons, par exemple, au rôle que le régime de Ben Ali a fait jouer aux vestiges de Carthage). Mais bien d’autres savoirs dits « locaux » sont mobilisés dans ce genre d’entreprise, où une instrumentalisation politique de la culture est mise en œuvre par des initiatives locales. On peut évoquer par exemple, la mise au patrimoine mondial de l’Unesco de certains rituels peuls de transhumance au Mali, avec tous les effets sociaux que cela entraîne dans les communautés concernées ; ou bien les concours de poésie auxquels donnent lieu des festivals sahariens destinés pour une bonne part à une consommation touristique ; ou bien encore les reformulations contemporaines de l’histoire du Mandé au Mali, mises en parole lors de nouveaux rituels où entrent en compétition des griots censés conserver la mémoire ancestrale. S’agissant de la circulation des savoirs, il faudra aussi considérer ce qui y fait obstacle ou rend ces savoirs relativement opaques, l’ésotérisme et le secret, par exemple, rarement pris en compte par les organisations internationales qui postulent un idéal universel de libre accès aux savoirs quels qu’ils soient.

Il ne s’agira pas seulement de parler des hommes et des savoirs qui ont circulé entre ici et là-bas, mais de s’intéresser à une série de figures dont l’existence même atteste la porosité de toutes les frontières qu’on pourrait vouloir tracer entre ici et là-bas. C’est d’abord le cas de ceux qui, par contrainte ou par choix, ont franchi cette supposée frontière en transportant avec eux un bagage de savoir qu’ils ont cherché à acclimater dans leur nouveau séjour. La figure paradigmatique en est sans doute Léon l’Africain, mais on pense aussi à tous ceux, drogmans, élèves de l’École des jeunes de langues, ou chrétiens d’Orient employés comme interprètes, qui ont contribué à l’élaboration d’un savoir occidental sur l’Afrique et l’Orient. Il y a aussi le cas de ceux qui ont voulu être sur la frontière, ou qui se sont donné pour tâche de l’abolir. On reviendra ainsi sur ceux qui, notamment autour de l’équipe des Cahiers du Sud et de Gabriel Audisio, entreprirent de célébrer ce qu’ils appelaient le génie de l’« homme méditerranéen ». Et il y a aussi ces « collaborateurs indigènes » souvent anonymes mais auxquels la recherche commence à s’intéresser, et dont les contributions intéressent des domaines aussi divers que la cartographie, l’étude du droit musulman, la philologie ou l’ethnographie.