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Axe 5 : L’art du politique, le politique de l’art

« Art », ici, recouvre une vaste gamme de productions culturelles, des arts visuels aux arts virtuels en passant par l’architecture et l’urbanisme, la littérature (écrite comme orale), la musique, la danse et la chorégraphie, la performance et la scénographie. La liste n’est pas exhaustive et c’est délibéré : l’axe se veut explicitement transdisciplinaire, tant en ce qui concerne les objets d’étude que les approches déployées afin de les appréhender. Anthropologie, archéologie, histoire et histoire de l’art, sciences politiques, visual et culture studies, musicologie et études littéraires s’y rejoignent. Comme ce qui précède l’indique, la focale n’est pas uniquement ici sur ce que le marché nomme « art », mais sur un corpus à la fois plus large et plus complexe d’objets et de pratiques, dont certains éphémères, ou encore immatériels, et d’autres ressortissant au domaine du quotidien. De même, comme le suggère sa transdisciplinarité, l’axe 5 propose une vision large du politique. Si, pour certains chercheurs, il s’agira de réfléchir aux partis-pris politiques revendiqués en tant que tels, en aucun cas la question du politique ne pourra se résumer à ce seul regard. Le caractère politique de l’art ne se réduit en effet ni à l’engagement politique des artistes, ni à l’expression d’un affrontement entre groupes constitués : un art est politique dans la mesure où il exprime une prise de position dans le monde. Il peut être soumis à des hégémonies symboliques ou se poser en révolte consciente, il peut être manifeste ou latent, direct ou oblique. L’axe 5 se donne pour but explicite de dialoguer avec d’autres axes du laboratoire. C’est le cas en particulier des axes 1 (Fabrique et circulation des savoirs), 2 (Mondialisations africaines dans la longue durée et globalisation) et 3 (Pouvoirs, espaces, mémoires). En Afrique comme ailleurs, l’art a de tous temps joué un rôle fondamental dans la construction du pouvoir. Cette question sera traitée par plusieurs chercheurs, travaillant dans des domaines variés et sur des époques très différentes. Par leur abondance, les gravures et les peintures rupestres, les sculptures et les modelages réalisés en Afrique septentrionale depuis le Ve millénaire av. J.-C. constituent un domaine d’étude exceptionnel pour l’établissement de correspondances entre modes de subsistance, organisations politiques et expressions figuratives. Dans ce cadre, les œuvres de la zone saharienne (périodes néolithique et protohistorique) seront comparées avec celles des vallées du Nil et du Niger, en particulier avec l’art pharaonique (début du IVe millénaire - fin du Ier millénaire av. J.-C.), la statuaire « nok » et « djenné » (Ier millénaire av. J.-C. et charnière des Ier et IIe millénaires ap. J.-C. respectivement), l’art de cour du Royaume de Bénin (XVe-XIXe siècles) et l’art dogon (XIVe siècle à l’époque coloniale). Des recherches menées sur l’art du royaume chrétien d’Ethiopie (XIIIe-XVIIIe siècles) se centreront sur les processus de création des images, de la conception à la fabrication, et sur leur utilisation dans les méthodes de gouvernance. Une mission historique et archéologique connexe, menée en partenariat avec l’UNESCO, le World Monuments Fund, l’INRAP et l’université de Collegeville (Minnesota), étudiera sur plusieurs siècles, de la fin de l’Antiquité à la période moderne, la constitution de lieux de pouvoir, leur déplacement ainsi que l’évolution de leurs relations avec les régions constitutives du royaume. D’autres recherches porteront sur les usages faits des arts, et de la culture plus largement, par le monde de la politique au XXe et au XXIe siècles. Parmi les sujets traités : le rôle joué par les artistes de l’« école de Tunis » dans l’élaboration de la politique modernisatrice d’Habib Bourguiba dans les années 1950 ; l’instrumentalisation de la performance (danse, musique, sport) sous le régime Mobutu dans les années 1970 ; l’appréhension de l’art par les politiques en termes d’« outil de développement » dans les années 2000, notamment à travers l’utilisation de la notion de « patrimoine culturel immatériel ».

Dans le cadre des mobilisations et activismes contemporains, l’art ne se réclame plus nécessairement d’une ascendance marxiste. Si les questions des inégalités économiques continuent de façonner le travail artistique dans de nombreux contextes, force est de constater qu’elles cèdent le pas à d’autres considérations. Parmi celles-ci, on note en particulier les revendications identitaires. Celles-ci feront l’objet de recherches en Angola, au Mozambique, au Cap Vert et au Brésil. La question d’un « être au monde » en tant que « Noir », objet d’importantes revendications, y retiendra l’analyse. Le regard se portera sur des manifestations dites « traditionnelles », considérées au prisme de cette recherche comme de véritables performances. En milieu urbain, notamment au Brésil, des thématiques connexes seront explorées dans les domaines du théâtre, du film et des arts plastiques.

En écho à cette recherche, dans l’aire mandé (Afrique du l’Ouest), en milieu rural comme urbain, on se penchera sur la capacité de l’art à dire et à construire le politique sans passer par les énoncés explicites ou univoques. On s’y intéressera aux régimes de semi-lucidité par le biais desquels s’expriment la critique, la parodie, l’ironie. Les transgressions rituelles, les rites d’inversion, les carnavals et les mouvements prophétiques offriront pour ce faire un cadre de réflexion privilégié. Une question clé sous-tendra ce travail : quels paradigmes utiliser pour comprendre l’extrême modernité de manifestations qui ne revendiquent pas nécessairement leur appartenance au politique, mais révèlent une véritable force critique, subversive et constructive ? Ailleurs – en Afrique du Sud, au Cameroun et en République Démocratique du Congo – on s’attachera à analyser la subversion et la dissidence exprimées à visage ouvert dans les arts et, de manière plus générale, les cultures et les imaginaires urbains. Le regard se portera sur les intersections entre violences politiques et économiques d’une part et critique sociale engagée d’autre part. Performance art, vidéo expérimentale, photographie, installation et expressions hip hop (rap et graffiti notamment) seront au cœur de l’analyse. Au nord du Sahara, enfin, on s’intéressera à l’intense production d’images en sédition qui a surgi sur les écrans dans le cadre des « révoltes » et des « révolutions » arabes. Les regards posés sur ces mouvements seront étudiés à travers un travail rapproché sur la mise en images, le choix des écritures visuelles, leur restitution et leur lecture à un niveau local, régional et mondial. Comme ce qui précède le suggère, l’étude de la dimension politique de l’art passe par la prise en compte de la mondialisation. Il s’agit en l’occurrence d’étudier les moyens via lesquels les formes et les idées voyagent : ce qui fait des arts des courroies de transmission à l’échelle planétaire et l’impact de cela sur les élaborations du politique. Deux temporalités seront prises en compte : la longue durée et l’ère actuelle de la globalisation accélérée. Les liens entre Afrique et Asie, matière à politique dense, feront l’objet d’un ouvrage dirigé par deux membres du laboratoire. Centré sur la circulation réciproque des objets d’art, des pratiques religieuses et des imaginaires urbains entre l’Afrique et le continent asiatique du XVIIIe au XXIe siècles, cet ouvrage proposera un regard novateur sur un sujet qui, jusqu’à présent, a été traité surtout comme un phénomène récent et d’ordre principalement économique. Un second ouvrage viendra le compléter, centré sur les présences chinoises actuelles dans le secteur minier en République Démocratique du Congo, vues à travers l’œuvre engagée du photographe et vidéaste congolais Sammy Baloji.

Le rôle moteur des arts dans la construction d’espaces panafricains, entendu(s) au sens politique du terme, c’est-à-dire au regard des grands mouvements panafricanistes qui ont jalonné l’histoire du XXe siècle, sera étudié par un projet centré sur un ensemble de festivals qui, dans les années 1960 et 1970, ont constitué un laboratoire clé pour l’articulation de relations politiques entre l’Afrique, les Amériques, les Caraïbes et l’océan Indien. Le projet se donne pour but de penser ces manifestations comme des acteurs à part entière dans l’émergence de phénomènes qui, à travers le monde, ont fortement marqué la seconde moitié du XXe siècle : l’évolution de pays nouvellement indépendants ; la transition entre les années enthousiastes de l’indépendance et le climat de crise qui leur a souvent succédé ; les progrès d’imaginaires qui, dans et en marge de ces contextes, ont nourri d’importants courants de pensée et d’action contestataires. Certains des festivals dont il est question ici ont récemment connu une renaissance. On s’y intéressera aussi, ainsi qu’à des manifestations connexes : biennales, triennales et autres rencontres centrées sur la création actuelle, qui seront analysées comme des « faits sociaux totaux », via une focale sur leur imbrication dans le système international des arts contemporains. Les problématiques traitées iront de l’économie des manifestations concernées (qui les produit ; pour qui ?) aux réflexions approfondies sur la représentation et l’auto-représentation (par les artistes, leurs critiques) et l’analyse des visions du monde proposées à partir d’un point précis de la carte d’Afrique. Dans le prolongement de ce travail, on se penchera sur les rapports de pouvoir entre des créateurs qui revendiquent leur appartenance à un monde globalisé et un monde de l’art marqué au sceau d’un eurocentrisme dont on ne peut faire abstraction. A cet égard, on cherchera à mettre en perspective les relations complexes entre ex-métropoles et création artistique contemporaine en Afrique. Les anciens rapports dominé-dominant sous-tendent encore certaines conceptions de ce qui constitue ou non une œuvre d’art et continuent de façonner l’accès au financement (de plus en plus) essentiel à sa mise en circulation. Quels impacts ces rapports ont-ils sur les critères esthétiques retenus par les créateurs africains ? Les artistes qui, jusqu’il y a peu, venaient souvent se former dans les écoles d’art des anciens pays colonisateurs, le font-ils encore aujourd’hui ? Alors que l’Inde, le Brésil, la Chine subventionnent certaines réalisations artistiques africaines contemporaines, qu’en est-il des liens avec l’ancien colonisateur ? Ces questions seront explorées, notamment dans le domaine de la danse contemporaine, à travers des travaux de terrain multi-sites se déployant de Dakar à Ouagadougou en passant par les grandes villes d’Europe, et via des recherches sur le théâtre et l’installation art, tant en Afrique que dans la diaspora (Brésil et Etats-Unis).

Dans un domaine connexe et à la fois intensément contemporain et politique, on s’intéressera à la création, à travers les arts, d’une world culture dogon imaginaire et médiatique, bricolée - à des fins tout ensemble identitaires, idéologiques et touristiques – à partir de l’archétype ethnographique construit par l’école Griaule au milieu du XXe siècle. Cela conduira à une analyse de nouvelles « traditions » orales, écrites et visuelles suscitées, à l’extérieur et à l’intérieur du Mali, par la circulation d’emblèmes dogon crées par Marcel Griaule et son équipe. Dans une optique analogue, enfin, on se penchera sur la circulation des imaginaires véhiculés par le phénomène Nollywood. Brassant des millions de dollars, fabriquant des stars et captivant un public de masse de Lagos à New-York et Saïgon, les vidéos familiales de ce genre né au Nigeria dans les années 1990 se sont hissées au troisième rang du cinéma mondial. Décriées par les esthètes pour leur caractère commercial et « bas de gamme », elles traitent pourtant de problèmes de société qui intéressent les publics d’un bout à l’autre de la planète : l’individualisme, la réussite sociale, les aléas du couple, la parenté, l’héritage, le népotisme, la corruption, la sorcellerie, les conflits religieux, l’exode, la maladie, la mort, le destin…