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Axe 4. Dynamiques religieuses, représentations, expériences

Cet axe ambitionne de fédérer et de faire dialoguer les activités de recherche des membres du nouveau centre interrogeant la polysémie des dynamiques religieuses africaines. Les projets embrassent un vaste éventail de traditions religieuses, inscrites dans la lignée abrahamique ou extérieures aux religions du salut, singulièrement l’islam, les christianismes, les prophétismes et les religions africaines dites (néo)traditionnelles, sans exclure le foisonnement des formes alternatives de religiosité. Les projets privilégient une approche heuristique dynamique du fait religieux, a contrario de la démarche essentialiste. L’accent est mis sur la diversité religieuse dans le temps et les espaces ainsi que sur la polyphonie et les dissonances internes des interprétations et expériences spirituelles. Les traditions savantes, adossées à des textes sacrés écrits ou oraux, sont étudiées tout autant que les imaginaires religieux populaires et notamment le phénomène sorcellaire, sans négliger leurs entrecroisements. Des recherches développent en outre une approche comparative interreligieuse, notamment entre monothéismes et religions africaines traditionnelles, et entre islam et christianisme(s). Les terrains portent sur toute l’Afrique, au Nord comme au Sud du Sahara et à Madagascar, et au-delà sur les territoires historiques et contemporains des diasporas africaines. Les recherches de l’axe 4 entendent contribuer collectivement à la réflexion pluridisciplinaire sur les formes plurielles de production religieuse de la modernité, entendue moins comme une périodisation historique que comme la dialectique des tensions produisant des reconfigurations au cœur du sujet, de la société ou de l’Etat, aux échelles du local et du global, des époques anciennes et médiévales à nos jours. Les recherches interrogeront les politiques du religieux, entendues dans une acception très large. La multiplication actuelle de mouvements religieux fortement inscrits dans les espaces publics bat en brèche la conception jadis dominante de l’Etat moderne comme instrument de la séparation du religieux et du politique, appelant un dépassement analytique de la doxa de la sécularisation. En Afrique comme ailleurs, les grandes réformes religieuses ont toujours été liées aux changements politiques : les dynamiques religieuses contemporaines ne sont ni un retour en arrière, ni une remise en cause de la modernité des Etats. Ces dernières peuvent néanmoins prendre, dans le contexte actuel de la mondialisation, des formes nouvelles face au néolibéralisme et à la dérégulation des Etats. Le religieux peut devenir force mobilisatrice et identitaire, par le biais d’associations, d’ONG ou de nouveaux groupes réformistes et/ou contestataires, pour des croyants avides de transformer leur environnement social. Nombre de cadets sociaux et d’acteurs subalternes (jeunes, femmes, populations paupérisées et marginalisées) trouvent, par cette voie, le moyen de moraliser et de contester l’Etat, la société, certaines normes religieuses établies. Ces groupes religieux, fondamentalistes ou radicaux, politisés ou non (salafistes, néo-soufis, néo-évangéliques), souvent très prosélytes, investissent l’espace public (médias, partis politiques, dons publics, transformation des espaces urbains) par la mise en avant de nouvelles idéologies sociales et religieuses. Dans certains contextes nationaux, ces dynamiques génèrent même de la violence au sein de la société ou face à l’Etat. Les recherches se déploieront également vers l’économie du religieux (économie de la prière, évergétisme, action caritative), en analysant le rôle structurant des économies morales religieuses (finance islamique, rhétorique de la prospérité). Elles considèreront aussi l’interface entre religion et environnement.
Les recherches poursuivront dans le même temps l’étude des figures, autorités et publics religieux. L’approche biographique et prosopographique sera mise à contribution pour de nouvelles mises en récit de trajectoires de grands chefs spirituels. Les recherches exploreront également les stratégies d’appropriation mémorielles dont ces figures emblématiques ont pu être l’objet (hagiographie, commémorations institutionnelles, imaginaires populaires). La réflexion interrogera plus largement la grammaire sociale de l’autorité religieuse, sans écarter les entrepreneurs religieux d’audience locale ou marginale, les « nouveaux intellectuels » tenant lieu de référence religieuse et les figures du charisme au féminin. Les outils et politiques de communication (écrits, cassettes, DVD, Internet ; usage des langues, répertoire des rhétoriques persuasives) et la théâtralité et la corporéité de l’inscription de l’autorité religieuse dans l’espace (lieux de culte, cérémonies, tenues d’apparat, objets sacrés) seront passés au crible de l’analyse. Les recherches se pencheront aussi sur les rôles polyvalents et parfois contestataires des publics religieux, consubstantiels de la relation d’autorité religieuse. Les projets étudieront encore la question des rituels et du pragmatisme religieux. L’activité rituelle transcende les clivages entre politique, religieux, social et identitaire. Fortes de cette optique, les recherches exploreront différents rites (liés au cycle de la vie, à la divination, au sacrifice, à la possession, à la guérison) et leurs adaptations en contexte pluriconfessionnel, au village comme en ville. Elles interrogeront les modalités de la confrontation ou de la superposition de différents montages de représentation dans divers domaines : pouvoir, pratiques économiques, rapport à la terre. Les enquêtes questionneront notamment les rapports entre activité rituelle et échange marchand ainsi que les effets de l’introduction de la notion de propriété privée issue du droit civil occidental dans des sociétés où la terre a le statut d’une instance souveraine « qui ne se vend pas ». Par ailleurs, l’inscription du religieux dans l’espace public s’est traduite par une intensification des concurrences religieuses et une autonomisation accrue des fidèles. Le religieux est souvent vécu de manière fort pragmatique, révélant des disparités entre normes édictées et pratiques individuelles. Les recherches s’efforceront dès lors d’analyser les logiques de réappropriation/détournement des messages religieux dans le quotidien et le vécu des croyants. Cette approche privée des pratiques et des parcours religieux permettra d’appréhender les logiques de cumul (entre religions a priori contradictoires), de « butinage » et de conversions (internes et externes).

Les activités de recherche s’interrogeront plus avant sur les questions de transnationalisation, sorcellerie et institutions. La protection, voire la lutte, contre la sorcellerie entretient un vaste marché de la guérison, manne des guérisseurs traditionnels, pasteurs, prophètes et prêtres-exorcistes agissant sous couvert d’institutions religieuses. L’apparition de « camps de prière » dans les années 1990, le phénomène des enfants-sorciers, les dispositifs de confession, d’aveu, de prise en charge des « victimes » et d’exorcisme des « sorciers », ainsi que la multiplication des accusations et dénonciations plus ou moins directes de membres de la famille, encouragées par des pasteurs au cours de séances de délivrance, témoignent de la contribution active des Églises au phénomène dit de « recrudescence de la sorcellerie ». S’en suit une transnationalisation du phénomène de l’accusation de sorcellerie. Qui plus est, des Églises ont pu soutenir les forces de l’ordre dans leur chasse anti-sorcière. Le croisement des procédures (politiques, juridiques, religieuses) met en question les nouveaux contours de l’imaginaire sorcellaire, les méthodes émergentes de « diagnostic », les techniques du corps de la délivrance, tout autant que le statut des acteurs de ces univers. Ainsi les recherches étudieront-elles la dimension transfrontalière du phénomène de l’accusation de sorcellerie, des itinéraires de guérison, de même que l’initiation et la formation des agents guérisseurs. Les recherches centrées sur les mécanismes de la stigmatisation, de l’imputation et de l’accusation permettront d’explorer les interactions entre les acteurs des institutions étatiques, sanitaires et religieuses, ainsi que les « spécialistes » de la sorcellerie et du désenvoûtement en quête de reconnaissance institutionnelle dans le cadre de la médecine traditionnelle.

Les recherches se poursuivront enfin sur l’interface entre textes, herméneutique et transmissions. Les fondements conceptuels des énoncés religieux, écrits et oraux, feront l’objet d’examen rigoureux. La collecte de textes — au sens large — leur analyse interne tout comme celle de la filiation des idées seront poursuivies. Les recherches porteront sur le raisonnement dans la jurisprudence musulmane ; l’eschatologie ; la constitution de vocabulaires spécialisés, dans plusieurs langues de l’Afrique subsaharienne, pour exprimer les concepts des différentes disciplines islamiques (droit, grammaire, théologie, etc.) ; les pratiques pédagogiques ; les échanges culturels entre diverses traditions religieuses se partageant un même espace ; et l’édition des textes. En créant des passerelles avec la réflexion sur les rituels, les recherches analyseront aussi les systèmes d’interprétation et de calcul, souvent complexes, associés avec certaines formes de divination, les paroles énoncées dans le cadre du sacrifice et des institutions initiatiques, et les gestes et prières accomplis lors de l’apprentissage de certains écrits.