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Axe 2 : Mondialisations africaines dans la longue durée et globalisation

Cet axe fédère des chercheurs et des enseignants chercheurs de différentes disciplines, sensibles à la question des rapports du continent avec le reste du monde dans la longue durée. Les phénomènes d’intégration réciproque de l’Afrique à d’autres espaces ne sont pas nouveaux, même si la colonisation a indéniablement constitué une accélération de la « globalisation ». L’originalité des recherches de cet axe consiste à réexaminer le concept de mondialisation dans la longue durée, à la fois pour nuancer la valence actuelle du terme et pour comprendre de quelle(s) mondialisation(s) l’Afrique a été partie prenante à diverses époques. C’est à travers quatre thèmes, complémentaires et transdisciplinaires, qu’on pourra mieux saisir les relations complexes entre le local et le global. La réflexion sur la validité et les limites des travaux novateurs de la World history se poursuivront avec l’étude des globalisations de l’océan Indien, espace central, avant — mais également après — le XVIe siècle et dans lesquelles l’Afrique est partie prenante. Ainsi, l’histoire des plantes et de l’alimentation s’inscrit dans la très longue durée, de l’utilisation des premières poteries (à la charnière des Xe-IXe millénaires av. J.-C.) jusqu’à la période contemporaine. En plus des sources « classiques » de l’histoire, écrites et orales, ces recherches font appel à l’archéologie, à l’anthropologie, à l’agronomie et, pour les périodes historiques, à la linguistique (noms de plantes, de formations végétales, de produits ou de mets). Elles concernent le Sahara, l’Afrique de l’Ouest sahélo-soudanienne, la zone forestière du golfe de Guinée, l’Ethiopie et Madagascar. Le premier volet s’intéresse aux plantes de cueillette et aux plantes cultivées, domestiquées en Afrique ou ailleurs, ainsi qu’à leurs divers usages, alimentaires, artisanaux, médicinaux et religieux. Parmi les espèces cultivées, il peut s’agir de plantes locales, comme le fonio et le tef, de plantes qui ont voyagé hors d’Afrique, comme le mil et le riz « africain », ou de celles qui y ont été introduites depuis d’autres continents. Ces circulations de matériel végétal sont liées à des migrations de population, à des échanges commerciaux (les différentes traites notamment) ainsi qu’à la mise en place des empires coloniaux. Elles impliquent des transformations dans les savoir-faire agricoles (création de variétés locales, techniques culturales) et culinaires (préparation et cuisson des produits, intégration dans un répertoire de recettes). Si l’adoption de plantes nouvelles répond parfois à des pénuries, elle s’accompagne généralement de recompositions culturelles, religieuses et identitaires. Plantes et paysages végétaux peuvent constituer des sources de l’histoire rurale en l’absence, le plus souvent, d’informations émanant directement des sociétés paysannes. Aujourd’hui, plantes et paysages sont au cœur des processus de patrimonialisation de la nature et des politiques d’espaces protégés. L’histoire de l’alimentation s’appuie sur l’étude des plantes mais aussi d’autres ressources, comme le sel, le miel, les produits de la pêche, de la chasse et de l’élevage. Et concerne d’autres objets de recherche tels que les manières de table, les différentes cuisines, les consistances et les goûts. Ces questions, qui témoignent souvent d’échanges et de métissages, prennent tout leur sens une fois resituées dans leur contexte socio-économique, politique et culturel. On s’intéressera ainsi à la distinction entre nourritures quotidiennes, festives ou rituelles, aux rapports entre hiérarchies culinaires et stratifications sociales, au clivage entre milieux ruraux et urbains… Sans oublier les crises alimentaires, qui ont longtemps marqué certaines régions par leur récurrence et qui (ré)apparaissent aujourd’hui avec des composantes nouvelles. L’esclavage, les différentes traites et les formes de dépendance font l’objet de nouvelles approches historiques et anthropologiques. Après une période où les études sur l’esclavage concernaient surtout la traite atlantique, on assiste aujourd’hui, en Afrique de l’Ouest et au Maghreb, à un double déplacement. A l’intérêt pour la domination économique de l’esclavage s’est substitué celui pour sa dimension morale (honte, absence de maîtrise de soi) et religieuse (exclusion de l’islam). Le second déplacement concerne de nouveaux terrains de recherche : esclavage interne aux sociétés lignagères (Côte d’Ivoire), aux sociétés côtières qui fournissaient les vivres de la traite atlantique (Rivières du Sud), et à celui de l’espace transsaharien, du Maghreb au Sahel. Ainsi dans la région Mauritanie/Sénégal/Mali, la stigmatisation « islamique », qui frappe les esclaves mais aussi les nomades (Touaregs...) et les « castés », entraîne une surenchère dans la piété sous forme de l’affiliation à des ordres soufis inclusifs ou, récemment, aux Salafistes (Mauritanie). Loin de former un ensemble homogène, les « esclaves » sont divisés en multiples sous ensembles, dominés par des esclaves guerriers — armées noires du Maroc, Mamelouks dans les États musulmans peuls —, et des Royal Slaves. Ce feuilletage identitaire, condition de la perpétuation de l’esclavage-catégorie explique que les sociétés sahéliennes contemporaines sont autant post-esclavagistes que post-coloniales. L’histoire de l’esclavage en Afrique centro-occidentale (région Congo-Angola) est d’habitude centrée sur la traite atlantique, laissant dans l’ombre les formes d’esclavage et de dépendance internes aux sociétés africaines. Comment, derrière le macro-récit de la traite, est-il possible d’identifier les mots pour dire l’esclavage ou la dépendance, ainsi que les pratiques sociales et juridiques auxquelles ils renvoient ? Les réponses aux enquêtes ethnographiques sur « les formes analogues de l’esclavage » (enquêtes commandées par la Société des Nations en 1936) permettent de reconstituer les lexiques qui, dans les différentes langues africaines d’Angola, servaient à distinguer les subtiles gradations entre esclavage et dépendance, ainsi que le mode de fonctionnement des institutions qui leur étaient associées. En dépit des biais que comporte ce genre d’enquête, son étude critique permettra de révéler un univers linguistique et social extrêmement riche et complexe. Dans un deuxième temps, ces éléments seront confrontés aux sources plus anciennes (XVIIe-XIXe siècle) des archives de Lisbonne et de Luanda. L’objectif final est d’évaluer comment les deux régimes de captivité, l’africain et l’atlantique, ont été reliés ou séparés. Cette recherche s’intègre dans un projet international, financé par la Fundação para a Ciência e Tecnologia de Lisbonne. Les partenaires portugais développent la même méthodologie pour le Mozambique. Dans l’avenir, ce projet pourra s’élargir à d’autres espaces et à d’autres chercheurs. Dans ce domaine, l’Afrique orientale est longtemps restée dans l’ombre des débats historiographiques, centrés sur l’Afrique de l’Ouest et l’espace atlantique. Elle inclut la région des Grands Lacs, la Corne de l’Afrique, la côte orientale et Madagascar, ainsi que des prolongements en direction de l’océan Indien, de la mer Rouge et des Mascareignes. Outre la réévaluation des réseaux de traite, il s’agit d’éclairer la diversité — et la complexité —, des formes de la dépendance et leur articulation tant avec les dynamiques externes qu’internes. Aussi ces problématiques seront-elles systématiquement étudiées en rapport avec les évolutions sociales, politiques et démographiques des zones concernées. Le marronnage, les résistances ainsi que les formes de dépendance et de travail contraint, postérieures à l’abolition, seront également abordés. Deux régions feront l’objet de travaux approfondis : l’Ouganda et le littoral swahili. Un volet est notamment consacré à l’étude des traites française et omanaise entre 1750 et 1810. A ce sujet, deux points forts sont à souligner : une collaboration en cours avec le Centre for Research on Slavery and Indenture (University of Mauritius) de l’Île Maurice, ainsi que l’élaboration de la première base de données exhaustive des voyages de traite française sur la côte swahili.
Les études sur l’histoire et la mémoire de l’empire portugais concernent essentiellement le patrimoine matériel et immatériel des civilisations cosmopolites africaines et indiennes, ainsi que sa résonnance toujours actuelle dans les pratiques et les imaginaires. Une approche se focalisera sur les dynamiques transcontinentales de la mémoire et de la transmission des cultures entre les océans Indien et Atlantique, dans les lieux d’implantation de l’empire portugais aux XVIIIe et XIXe siècles. Elle portera sur la valorisation patrimoniale de la mémoire historique des migrations, à des fins d’application pratique —muséales, scientifiques et économiques — dans les espaces africains et indiens, et à partir d’études comparatives sur le patrimoine bâti, en particulier privé. Ces analyses concerneront les espaces coloniaux (Goa, Benguela, Rio, Bahia) y compris les espaces insulaires (Sao Tomé, Ilha de Moçambique, Diu, Madeira) qui présentent un métissage d’influences. L’autre approche est relative aux traces encore vivantes de l’Afrique orientale portugaise sur la côte occidentale de l’Inde, en particulier au Gujarat. La mémoire patrimoniale — perceptible dans la langue, l’alimentation, les pratiques religieuses, les chants et les danses, l’architecture et l’aménagement des espaces intérieurs dans les familles issues d’anciens commerçants indiens d’Afrique orientale (à Diu et à Mandvi) —, se mélange aux mémoires familiales et aux imaginaires encore à l’œuvre nourrissant les nouvelles migrations du Gujarat vers l’Afrique.

Les recherches sur les migrations et les diasporas s’organisent en quatre sous-ensembles. Le premier situe les diasporas indiennes et chinoises dans l’empire portugais et dans son héritage (africain, asiatique et atlantique). S’y inscrivent les projets de recherche concernant les diasporas indiennes et la construction des frontières dans la ville de Lourenço Marquês (Mozambique) entre 1930 et 1975, ainsi que la question des diasporas non africaines (Indiens musulmans, hindous, parsis, goanais, Chinois) du Mozambique re-diasporisées en 1975 dans l’espace lusophone (Portugal, Brésil, Angola, Mozambique). A cela s’ajouteront de nouvelles recherches sur les migrations récentes, depuis les années 1990, des Indo-pakistanais et des Chinois au Mozambique dans le contexte de la nouvelle mondialisation. Le second sous-ensemble concerne les relations entre les mobilités humaines et la santé : la migration comme condition d’accès aux soins, les pathologies liées à la migration, le tourisme médical, le traitement social de la santé des étrangers dans différents contextes. Ces recherches sont attentives à étudier en Afrique et hors d’Afrique les circulations non seulement de personnes, mais d’objets et de ressources (médicaments, alicaments, gamètes, etc.), de savoirs et de pratiques à travers la constitution de réseaux personnels et d’informations (forums, médias, Internet), de réseaux d’entrepreneurs (banque de ressources, cliniques) ou encore d’associations.
Le troisième sous-ensemble porte sur une forme de migration, plutôt de déplacement forcé, qui tend à devenir durable et qui recouvre la condition de « réfugiés » en Afrique (toutes catégories confondues). Si la situation des réfugiés perdure, les interventions de « l’humanitaire » — jusque là exceptionnelles et liées à l’urgence —, se muent en « aides » qui imposent à ces populations des politiques de « développement ». Des recherches transversales sont conduites en coopération et en partenariat avec des collègues africains qui s’inscrivent dans une telle perspective.

Le quatrième sous-ensemble s’intéresse aux migrations africaines en Afrique et hors d’Afrique. Liées aux contraintes économiques, ces migrations s’ouvrent sur des thématiques nouvelles telles que les recherches sur les imaginaires urbains d’immigrants vus comme « clandestins », et sur les spécificités des mouvements migratoires Sud-Sud par rapport aux flux Sud-Nord, davantage étudiés. Des études porteront sur le voyage des migrants d’Afrique centrale vers l’Afrique du Sud (moyens mis en œuvre, rencontres inédites, durée des itinéraires), où la route à pied devient un objet d’analyse en soi. Travailler sur les communautés transnationales, en associant ethnographie multi-sites et analyse des réseaux, permet aussi de mesurer les flux migratoires et/ou les transferts d’argent. Actuellement dans le plus ancien bassin d’émigration vers l’Afrique centrale et vers l’Occident, à la frontière du Sénégal/Mali/Mauritanie, le montant de ces transferts dépasse largement celui de l’aide internationale. L’analyse des réseaux sociaux (ARS) offre un instrumentaire conceptuel et analytique plus adéquat que les méthodes des démographes et des économistes, focalisées sur des groupes prédéterminés (ménages, familles). Avec des logiciels (libres) comme Pajek, Puck..., anthropologues et historiens disposent d’outils informatiques maniables pour étudier les réseaux migratoires et de parenté, en partant des zones de départ.