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Anthropologie comparative du Sahel occidental musulman

Séance du 6 février 2019, 15h à 17h
IMAF / Site Raspail, salle de réunion, 2e étage, 96 bd Raspail 75006 Paris

- Jean Schmitz (IRD, IMAF),
"La religitimation de l’esclavage par l’islam mondialisé contemporain (Boko Haram) ou les malentendus de l’abolitionnisme des imamats et jihâd en Afrique de l’Ouest (XVIII-XIXe siècles)"

Résumé :
Dans l’actuelle décennie 2010, deux événements récents situés aux deux extrémités de l’Afrique de l’Ouest articulent islam, esclavage et abolition de façon contradictoire. Le 27 avril 2012 en Mauritanie le leader du mouvement abolitionniste IRA, Biram Dah Abeid brûla publiquement plusieurs livres de droit musulman (fiqh). L’objectif était de dénoncer la « version locale » du fiqh qui déclinait les incapacités civiles et surtout religieuses de « l’esclave », à diriger la prière… À l’inverse en avril 2014 dans l’État du Borno situé à l’est du Nigeria, le groupe Boko Haram mettait en esclavage les lycéennes de Chibok au nom du jihâd. Aussi plusieurs auteurs parlent de « post esclavage » (post slavery) pour qualifier la situation présente où l’abolition de l’esclavage n’aurait pas abouti à l’éradication de formes de stigmatisation religieuses, matrimoniales… (Lecoq & Hahonou 2015 ; Pelckmans et Hardung 2015).

On peut toutefois se demander s’il ne faut déplacer ce questionnement antérieurement. Deux ouvrages récents réévaluent contradictoirement l’émancipation ou l’abolition à l’âge des imamats du XVIIIe siècle et des États fondés après un jihâd du XIXe siècle en les insérant au sein des « révolutions atlantiques ». Rudolph Ware dans The Walking Qur’an (2014). considère que la révolution musulmane à l’origine de l’imamat de la vallée du Sénégal aurait aboli l’esclavage dans les années 1785-1787 avant la première abolition française de 1791. Paul Lovejoy dans Jihâd in West Africa during the Age of Revolutions (2016) limite la portée émancipatrice des jihâd à la phase initiale de la fondation du plus important État issu du jihâd du XIXe siècle, le califat de Sokoto (Nigeria du Nord) fondé à partir de 1804 par ‘Uthman dan Fodio ou de ses émirats (Liptako, Ilorin…) et dans l’espace atlantique à la révolte des Malês à Bahia au Brésil en 1835. Ultérieurement l’entreprise se mua en une gigantesque opération d’asservissement des « païens », un « second esclavage » puisque selon les calculs de Lovejoy, les effectifs d’esclaves présents à Sokoto au milieu du XIXe siècle sont comparables à ceux de l’Amérique du Nord et du Brésil à la même époque.

Nous discuterons ces deux thèses dans le cadre de l’imamat de la vallée du Sénégal où l’émancipation d’esclaves guerriers à la fin du XVIIIe siècle fut suivie de la reconstitution d’une micro armée noire par les almaami qui étaient à la tête de l’imamat au milieu du XIXe siècle. L’ethnographie à l’échelle locale d’une des capitales de l’imamat s’attachera aux inter-relations entre une dynastie d’almaami et leurs esclaves guerriers. D’autre part les maîtres étaient également reliés par mariage à cette élite servile par le biais des concubines-esclaves (umm el-walad, « la mère de l’enfant femme », taara…). C’est cette configuration, le complexe mameluk/ umm el-walad, identique à celle des mameluk, slaves soldiers, "esclaves de la couronne" dont parle Sean Stillwell (2004, 2014) dans le califat de Sokoto, qui, selon nous, explique le fait que l’abolition islamique ne soit que restreinte.

Lovejoy, Paul E., 2015 « Les empires djihadistes de l’Ouest africain aux XVIIIe-XIXe siècles », Cahiers d’Histoire. Revue d’histoire critique, 128 : 8-103.

Lovejoy, Paul E., 2016 Jihad in West Africa in the Age of Revolution 1785-1850, Ohio University Press.

Ware, Rudolph T., 2014 The Walking Qur’an : Islamic Education, Embodied Knowledge, and History in West Africa, University of Carolina Press.

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