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Guerre, humanitaire, réfugiés : terrains et théories

Séance exceptionnelle du 22 mai 2015, de 9h à 13h
Site Raspail / IMAF, salle de réunion, 2e étage, 96 bd Raspail

Quand les rebelles gouvernent enfin

Nous entendons la guerre et/ou la rébellion armée comme un mode de socialisation politique. Cette séance examinera précisément dans quel sens cette modalité influe sur la manière dont les rebelles gouvernent lorsqu’ils prennent le pouvoir. Quels sont les différents styles et modèles de leur leadership ? Les intervenants rattachent également ces phénomènes à l’aune de l’ordre politique global car, bien entendu, différentes contraintes s’exercent sur ces situations comme par exemple, l’engagement d’acteurs étrangers auprès d’eux.
Des études soulignent l’existence d’un lien entre la capacité à gouverner des rebelles et les institutions qui ont émergé durant le conflit armé. Dans ces cas, les rebellions créent les conditions qui produisent, chez les leaders, des dispositions qui s’actualisent après. Pour analyser ces dynamiques, cette séance portera sur trois études de cas : l’Ethiopie en Afrique, le Venezuela en Amérique et le Népal en Asie. Comment, dans ces cas, le mode de gouvernement par les rebelles varie selon la nature du conflit armé et de sa durée ? Quelle est l’influence de la trajectoire qui les a conduit au pouvoir : la victoire de leur mouvement ou les élections qui ont suivi la signature des accords de paix ? Comment les différentes trajectoires d’accès au pouvoir influent-elles sur l’habilité des leaders à renforcer leur légitimité, à mobiliser des ressources et faire face aux enjeux de la reconstruction ? Les rebellions ont tendance à favoriser l’émergence de leaders charismatiques, il est donc nécessaire de comprendre si, après la guerre, leur légitimité continue à reposer sur un tel dispositif théologico-politique ou si, au contraire, ces leaders oeuvrent à mettre en place des fortes institutions qui le transcendent. Etant donné que l’un des enjeux majeurs après la guerre est surtout de rétablir la balance entre les institutions militaires et civiles, il sera très instructif d’étudier, à partir des deux pays, par quels mécanismes les rebelles reconvertissent leur capital guerrier en capital politique.

Séance coordonnée par Abye Tasse (Université de Nouakchott, Mauritanie)
et Rémy Bazenguissa-Ganga (IMAF-EHESS), avec les interventions de :

- Abye Tasse (Université de Nouakchott, Mauritanie)
Conversation with rebels

Résumé :
The iconic figure of Che Guevara romanticized the Guerrilla fighters in the sixties and the seventies. Since the eighties they lost their appeal as they were frequently demonized and dehumanized by the media. The atrocities committed during the recent “civil” war in Sierra Leone and in different part of the continent, certainly contributed to shaping and framing the new image of Guerrilla fighters as non-humans. Additional new images have emerged with the notions such as Child Soldiers (Victims, Perpetrators, Killing machines “simultaneously”), warlords, war entrepreneurs and Pirates.
While the negative new image of Guerrilla fighters was operating, during the last three decades we have observed the existence of multiple actors engaged in armed struggle. For various reasons some have ceased to exist, others have been "successful" and currently hold the command of States, marking the arrival in the African political scene of “new” generation of leaders that often emerged as a result of lengthy armed struggles. This time, these armed struggles were waged not against European colonial powers, but against governments led by African leaders : Uganda, Ethiopia, Eritrea and Rwanda are such examples. Much has been written about the “new” generation of leaders of these governments and, on the "illusion or disillusion" or the “hopes” of African citizens. Yet when it comes to the understanding of the significance of the armed struggle they waged in order to take over political power, apart the official histories that are often derived from the political movements themselves, their supporters or their opponents, only a limited number of academic publications exist at present .
The main objective of this research lies on the understanding of the trajectory of those individuals or group of individuals engaged in the armed struggle. Who are the guerrilla fighters engaged in the war against the military regime in Ethiopia ? What is their sociological configuration : family background, level of education, social relations ? What are the factors that influence their decision to join guerrilla groups engaged in the struggles against the military regime ? How do they explain their engagements ? What kind of preparation did they have before joining the guerrilla ? What was their life as members of a guerrilla group ? How do they evaluate their engagement ? What are the differences if any between those who stayed until the end of the war against the military regime and those who left the guerrilla life earlier in terms of their motivation and engagement ? What are the different postures in terms of adjustment to civilian life ? Do they adjust ? What are if any, the skills, competences and attitudes developed during their guerrilla period that they consider as useful for their civilian life ? What are the relations between positions held in pre-guerrilla engagement, during the guerrilla war and their actual professional life ? What are their social relations and networks, their economic and financial situation and political engagement at present ? What are their aspirations for themselves and their family ?

- Paula Vasquez Lezama (CNRS)
Les "anges rebelles" au pouvoir. Notes sur les débuts de la "révolution bolivarienne" au Venezuela

Résumé :
Comment caractériser la violence insurrectionnelle que le président Hugo Chavez (1998-2013), a tant justifiée tout au long de sa carrière politique ? Dans cette présentation nous allons revenir sur le coup d’état du 4 février 1992, évènement fondamental pour saisir la particularité du « bolivarianisme chaviste ». Il s’agit d’analyser la justification et la légitimation politiques de l’incorporation des militaires ayant participé dans ce coup d’état manqué en 1992 dès leur arrivé au pouvoir en 1998.

- Brigitte Steinmann (USTL, Lille 1)
Les maoïstes et la question politique au Népal

Résumé :
Les maoïstes népalais ont lancé officiellement, par voie de presse, une guerre révolutionnaire stratégique et organisée sur un mode militaire, en 1996 ; en 2007, ils sont parvenus à prendre le pouvoir au Népal, au terme de dix ans de rébellion et de guerre civile, aboutissant à la destitution du roi hindou et à son dépouillement de ses insignes et emblèmes de sacralisation. Mais si les maoïstes népalais sont donc parvenus à transformer cette monarchie hindoue vieille de deux cents ans, en 2008, en une République laïque, pour autant, ils n’ont conservé le pouvoir acquis à la faveur des armes que durant cinq ans, avec des interims et des conflits nombreux : ils quittent le pouvoir en 2009, et y reviennent en 2011, pour démissionner finalement en 2013. Ce faisant, ils ont échoué globalement à établir le régime marxiste dont ils avaient défini les bases dans nombre de publications et de journaux révolutionnaires, et abandonné en cours de route la plus grande partie de leurs revendications principales. La question principale sera celle de savoir si ‘accéder’ au gouvernement, ne signifie pas de facto ‘perdre ce qu’on avait gagné de pouvoir à la faveur des rébellions armées ?
Je proposerai de décrire d’abord, à travers plusieurs rubriques, les modalités mêmes du développement de la guerre révolutionnaire maoïste au Népal ; j’opèrerai ensuite un décryptage de leurs stratégies et de leurs ambitions réelles à travers les contradictions nombreuses qui sont apparues au moment même de leur exercice du pouvoir et à travers la nature des réformes opérées. Pour cela, la description précise des actions collectives et des institutions révolutionnaires mises en place par eux lors de la guerre constituera un jalon important de la réflexion. Celle-ci consistera à rappeler tout d’abord le contexte d’un royaume népalais marqué par la survivance d’un héritage colonial indo-britannique, avec un double phénomène de domination par les hautes castes hindoues et leur lecture du marxisme internationalisé, et par les instances post-coloniales étrangères. Je montrerai comment les anciens colonisés eux-mêmes (les Tribus Magar) sont devenus les manœuvres principaux de cette nouvelle libération de l’aliénation. Le maoïsme népalais se présente en effet bel et bien au Népal comme une idéologie de libération forcée, qui a commencé par le renversement systématique des valeurs promues par les hautes castes avec la mise aux commandes des anciens Dalits et des Intouchables. Cette libération forcée s’est présentée comme une variante scientifique d’une religion de la libération, religion qui ne pouvait être comprise par les populations plus ou moins reconnues dans le système des castes et le code civil népalais que comme double « sacrifice de soi » ; un sacrifice de leur propre façon d’adhérer à l’hindouisme, d’une part, et un autre sacrifice de leurs aspirations au pouvoir, à partir de leur indigénéité essentiellement niée dans la première phase de la révolution. L’émancipation devait se faire contre leur gré, à partir de formes de censures plus ou moins violentes contre les croyances anciennes (de type chamaniques et magiques), les pratiques de consommation (boissons fermentées, jeux), et contre les formes les plus visibles de la domination (des femmes par les hommes). Les promotions de groupes dominés ont été immédiates et ont produit une intensification des conflits entre castes et clans, phénomène qui a été abondamment analysé et commenté.
Je montrerai ensuite comment a été défini le programme de la lutte contre la religion, et comment il a touché en premier lieu le mouvement autochtone au Népal et ses revendications d’indigénéité et/ou d’autonomie. J’évoquerai la façon dont les maoïstes, après leur arrivée au pouvoir, ont commencé à créer des « Gouvernements Populaires Autonomes » correspondant à des territoires ethniques ou à des régions. Parmi eux le « Gouvernement Populaire Autonome Magarant » au cœur de la région maoïste du Népal occidental, habité largement par les autochtones Magar (l’un des plus nombreux groupes ethniques népalais) et le « Gouvernement Populaire Autonome Madhesi » pour les plaines du Teraï qui s’étendent au sud du pays. Comment ils ont déclaré ensuite cinq régions autonomes principales, sur la base de l’appartenance ethnique, pour les Tamang, les Gurung, les Tharu, les Kirat et les Newar. Puis la façon dont ils ont formé, sur la base régionale, six gouvernements populaires autonomes (en tout, ils ont formé neuf Gouvernements Populaires Régionaux au Népal).
Le message maoïste était assez clair au départ : ils luttaient au bénéfice des populations pauvres, socialement et économiquement en retard et ils cherchaient à répondre aux aspirations des autochtones, des Dalits et des femmes. L’élimination de la « religion hindoue » ne pouvait se faire dans un tel pays que par celle des castes, puisque dans la religion hindoue, si complètement imbriquée dans la société, on ne peut être hindou si on n’appartient pas à une caste. Mais je verrai alors comment très vite s’est posée la question de la mixité du religieux chez les leaders et la part qu’on devait laisser aux croyances de ceux qui avaient fourni les recrues les plus engagées, dont beaucoup de bouddhistes (Tamang et Sherpas) pour aborder la question de savoir comment estimer éventuellement les transformations éventuelles qui sont apparues avec cette idéologie maoïste anti-religieuse et les contradictions ‘théologico-politiques’ qui ont été exacerbées dans la population à la faveur de l’expansion de la doctrine maoïste révolutionnaire.

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